Discours à l’Assemblée législative 1849-1851 - Wikisource (2024)

ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE
1849-1851

I

LA MISÈRE[1]

9 juillet 1849.

Messieurs, je viens appuyer la proposition de l’honorable M.deMelun.Je commence par déclarer qu’une proposition qui embrasserait l’article13 de la constitution tout entier serait une œuvre immense souslaquelle succomberait la commission qui voudrait l’entreprendre; maisici, il ne s’agit que de préparer une législation qui organise laprévoyance et l’assistance publique, c’est ainsi que l’honorablerapporteur a entendu la proposition, c’est ainsi que je la comprendsmoi-même, et c’est à ce titre que je viens l’appuyer.

Qu’on veuille bien me permettre, à propos des questions politiques que soulève cette proposition, quelques mots d’éclaircissem*nt.

Messieurs, j’entends dire à tout instant, et j’ai entendu dire encoretout à l’heure autour de moi, au moment où j’allais monter à cettetribune, qu’il n’y a pas deux manières de rétablir l’ordre. On disaitque dans les temps d’anarchie il n’y a de remède souverain que laforce, qu’en dehors de la force tout est vain et stérile, et que laproposition de l’honorable M.deMelun et toutes autres propositionsanalogues doivent être tenues à l’écart, parce qu’elles ne sont,je répète le mot dont on se servait, que du socialisme déguisé. (Interruption à droite.)

Messieurs, je crois que des paroles de cette nature sont moinsdangereuses dites en public, à cette tribune, que murmuréessourdement; et si je cite ces conversations, c’est que j’espère amenerà la tribune, pour s’expliquer, ceux qui ont exprimé les idées que jeviens de rapporter. Alors, messieurs, nous pourrons les combattre augrand jour. (Murmures à droite.)

J’ajouterai, messieurs, qu’on allait encore plus loin. (Interruption.)

Voix à droite. — Qui? qui? Nommez qui a dit cela!

M.Victor Hugo. — Que ceux qui ont ainsi parlé se nomment eux-mêmes,c’est leur affaire. Qu’ils aient à la tribune le courage de leursopinions de couloirs et de commissions. Quant à moi, ce n’est pas monrôle de révéler des noms qui se cachent. Les idées se montrent, jecombats les idées; quand les hommes se montreront, je combattrai leshommes. (Agitation.) Messieurs, vous le savez, les choses qu’on nedit pas tout haut sont souvent celles qui font le plus de mal. Ici lesparoles publiques sont pour la foule, les paroles secrètes sont pourle vote. Eh bien, je ne veux pas, moi, de paroles secrètes quand ils’agit de l’avenir du peuple et des lois de mon pays. Les parolessecrètes, je les dévoile; les influences cachées, je les démasque;c’est mon devoir. (L’agitation redouble.) Je continue donc. Ceux quiparlaient ainsi ajoutaient que «faire espérer au peuple un surcroît debien-être et une diminution de malaise, c’est promettre l’impossible;qu’il n’y a rien à faire, en un mot, que ce qui a déjà été fait par tous les gouvernements dans toutes les circonstances semblables; que tout le reste est déclamation et chimère, et que la répressionsuffit pour le présent et la compression pour l’avenir.» (Violents murmures. ― De nombreuses interpellations sont adressées à l’orateur par des membres de la droite et du centre, parmi lesquels nous remarquons MM.Denis Benoist et deDampierre.)

Je suis heureux, messieurs, que mes paroles aient fait éclater unetelle unanimité de protestations.

M.leprésident Dupin. ― L’assemblée a en effet manifesté sonsentiment. Le président n’a rien à ajouter. (Très bien! très bien!)

M.Victor Hugo. ― Ce n’est pas là ma manière de comprendre lerétablissem*nt de l’ordre… (Interruption à droite.)

Une voix. ― Ce n’est la manière de personne.

M.Noël Parfait. ― On l’a dit dans mon bureau. (Cris à droite.)

M.Dufournel, à M.Parfait. ― Citez! dites qui a parlé ainsi!

M.deMontalembert. ― Avec la permission de l’honorable M.Victor Hugo,je prends la liberté de déclarer… (Interruption.)

Voix nombreuses. ― À la tribune! à la tribune!

M.deMontalembert, à la tribune. ― Je prends la liberté de déclarerque l’assertion de l’honorable M.Victor Hugo est d’autant plus malfondée que la commission a été unanime pour approuver la propositionde M.deMelun, et la meilleure preuve que j’en puisse donner, c’estqu’elle a choisi pour rapporteur l’auteur même de la proposition.(Très bien! très bien!)

M.Victor Hugo. ― L’honorable M.deMontalembert répond à ce que jen’ai pas dit. Je n’ai pas dit que la commission n’eût pas été unanimepour adopter la proposition; j’ai seulement dit, et je le maintiens,que j’avais entendu souvent, et notamment au moment où j’allais monterà la tribune, les paroles auxquelles j’ai fait allusion, et que, commepour moi les objections occultes sont les plus dangereuses, j’avaisle droit et le devoir d’en faire des objections publiques, fût-ce endépit d’elles-mêmes, afin de pouvoir les mettre à néant. Vous voyezque j’ai eu raison, car dès le premier mot, la honte les prend etelles s’évanouissent. (Bruyantes réclamations à droite. Plusieurs membres interpellent vivement l’orateur au milieu du bruit.)

M.leprésident. ― L’orateur n’a nommé personne en particulier, maisses paroles ont quelque chose de personnel pour tout le monde, etje ne puis voir dans l’interruption qui se produit qu’un démentiuniversel de cette assemblée. Je vous engage à rentrer dans laquestion même.

M.Victor Hugo. ― Je n’accepterai le démenti de l’assemblée quelorsqu’il me sera donné par les actes et non par les paroles. Nousverrons si l’avenir me donne tort; nous verrons si l’on fera autrechose que de la compression et de la répression; nous verrons si lapensée qu’on désavoue aujourd’hui ne sera pas la politique qu’onarborera demain. En attendant et dans tous les cas, il me semble quel’unanimité même que je viens de provoquer dans cette assemblée estune chose excellente… (Bruit. ― Interruption.)

Eh bien, messieurs, transportons cette nature d’objections au dehorsde cette enceinte, et désintéressons les membres de cette assemblée.Et maintenant, ceci posé, il me sera peut-être permis de dire que,quant à moi, je ne crois pas que le système qui combine la répressionavec la compression, et qui s’en tient là, soit l’unique manière, soitla bonne manière de rétablir l’ordre. (Nouveaux murmures.)

J’ai dit que je désintéresse complètement les membres del’assemblée… (Bruit.)

M.leprésident. ― L’assemblée est désintéressée; c’est uneobjection que l’orateur se fait à lui-même et qu’il va réfuter. (Rires. ― Rumeurs.)

M.Victor Hugo. ― M. le président se trompe. Sur ce point encore j’enappelle à l’avenir. Nous verrons. Du reste, comme ce n’est pas là lemoins du monde une objection que je me fais à moi-même, il me suffitd’avoir provoqué la manifestation unanime de l’assemblée, en espérantque l’assemblée s’en souviendra, et je passe à un autre ordre d’idées.

J’entends dire également tous les jours… (Interruption.) Ah! messieurs, sur ce côté de la question, je ne crains aucuneinterruption, car vous reconnaîtrez vous-mêmes que c’est làaujourd’hui le grand mot de la situation; j’entends dire de toutesparts que la société vient encore une fois de vaincre, ― et qu’il fautprofiter de la victoire. (Mouvement.) Messieurs, je ne surprendraipersonne dans cette enceinte en disant que c’est aussi là monsentiment.

Avant le 13 juin, une sorte de tourmente agitait cette assemblée;votre temps si précieux se perdait en de stériles et dangereuseslu*ttes de paroles; toutes les questions, les plus sérieuses, les plusfécondes, disparaissaient devant la bataille à chaque instant livréeà la tribune et offerte dans la rue. (C’est vrai!) Aujourd’hui lecalme s’est fait, le terrorisme s’est évanoui, la victoire estcomplète. Il faut en profiter. Oui, il faut en profiter! Maissavez-vous comment?

Il faut profiter du silence imposé aux passions anarchiques pourdonner la parole aux intérêts populaires. (Sensation.) Il fautprofiter de l’ordre reconquis pour relever le travail, pour créer surune vaste échelle la prévoyance sociale, pour substituer à l’aumônequi dégrade (dénégations à droite) l’assistance qui fortifie, pourfonder de toutes parts, et sous toutes les formes, des établissem*ntsde toute nature qui rassurent le malheureux et qui encouragent letravailleur, pour donner cordialement, en améliorations de toutessortes aux classes souffrantes, plus, cent fois plus que leurs fauxamis ne leur ont jamais promis! Voilà comment il faut profiter de lavictoire. (Oui! oui! Mouvement prolongé.)

Il faut profiter de la disparition de l’esprit de révolution pourfaire reparaître l’esprit de progrès! Il faut profiter du calme pourrétablir la paix, non pas seulement la paix dans les rues, mais lapaix véritable, la paix définitive, la paix faite dans les esprits etdans les cœurs! Il faut, en un mot, que la défaite de la démagogiesoit la victoire du peuple! (Vive adhésion.)

Voilà ce qu’il faut faire de la victoire, et voilà comment il faut enprofiter. (Très bien! très bien!)

Et, messieurs, considérez le moment où vous êtes. Depuis dix-huitmois, on a vu le néant de bien des rêves. Les chimères qui étaientdans l’ombre en sont sorties, et le grand jour les a éclairées; lesfausses théories ont été sommées de s’expliquer, les faux systèmes ontété mis au pied du mur; qu’ont-ils produit? Rien. Beaucoup d’illusionsse sont évanouies dans les masses, et, en s’évanouissant, ontfait crouler les popularités sans base et les haines sans motif.L’éclaircissem*nt vient peu à peu; le peuple, messieurs, a l’instinctdu vrai comme il a l’instinct du juste, et, dès qu’il s’apaise, lepeuple est le bon sens même; la lumière pénètre dans son esprit; enmême temps la fraternité pratique, la fraternité qu’on ne décrète pas,la fraternité qu’on n’écrit pas sur les murs, la fraternité qui naîtdu fond des choses et de l’identité réelle des destinées humaines,commence à germer dans toutes les âmes, dans l’âme du riche comme dansl’âme du pauvre; partout, en haut, en bas, on se penche les uns versles autres avec cette inexprimable soif de concorde qui marque la findes dissensions civiles. (Oui! oui!) La société veut se remettreen marche après cette halte au bord d’un abîme. Eh bien! messieurs,jamais, jamais moment ne fut plus propice, mieux choisi, plusclairement indiqué par la providence pour accomplir, après tant decolères et de malentendus, la grande œuvre qui est votre mission, etqui peut, tout entière, s’exprimer dans un seul mot: Réconciliation.(Sensation prolongée.)

Messieurs, la proposition de M.deMelun va droit à ce but.

Voilà, selon moi, le sens vrai et complet de cette proposition, quipeut, du reste, être modifiée en bien et perfectionnée.

Donner à cette assemblée pour objet principal l’étude du sort desclasses souffrantes, c’est-à-dire le grand et obscur problème posé parFévrier, environner cette étude de solennité, tirer de cette étudeapprofondie toutes les améliorations pratiques et possibles;substituer une grande et unique commission de l’assistance et de laprévoyance publique à toutes les commissions secondaires qui nevoient que le détail et auxquelles l’ensemble échappe; placer cettecommission très haut, de manière à ce qu’on l’aperçoive du paysentier (mouvement); réunir les lumières éparses, les expériences disséminées, les efforts divergents,les dévouements, les documents,les recherches partielles, les enquêtes locales, toutes les bonnesvolontés en travail, et leur créer ici un centre, un centre oùaboutiront toutes les idées et d’où rayonneront toutes les solutions;faire sortir pièce à pièce, loi à loi, mais avec ensemble, avecmaturité, des travaux de la législature actuelle le code coordonné etcomplet, le grand code chrétien de la prévoyance et de l’assistancepublique; en un mot, étouffer les chimères d’un certain socialismesous les réalités de l’évangile (vive approbation); voilà,messieurs, le but de la proposition de M.deMelun, voilà pourquoije l’appuie énergiquement. (M.deMelun fait un signe d’adhésion à l’orateur.)

Je viens de dire: les chimères d’un certain socialisme, et je ne veuxrien retirer de cette expression, qui n’est pas même sévère, qui n’estque juste. Messieurs, expliquons-nous cependant. Est-ce à dire que,dans cet amas de notions confuses, d’aspirations obscures, d’illusionsinouïes, d’instincts irréfléchis, de formules incorrectes, qu’ondésigne sous ce nom vague et d’ailleurs fort peu compris desocialisme, il n’y ait rien de vrai, absolument rien de vrai?

Messieurs, s’il n’y avait rien de vrai, il n’y aurait aucun danger.La société pourrait dédaigner et attendre. Pour que l’imposture oul’erreur soient dangereuses, pour qu’elles pénètrent dans les masses,pour qu’elles puissent percer jusqu’au cœur même de la société,il faut qu’elles se fassent une arme d’une partie quelconque de laréalité. La vérité ajustée aux erreurs, voilà le péril. En pareillematière, la quantité de danger se mesure à la quantité de véritécontenue dans les chimères. (Mouvement.)

Eh bien, messieurs, disons-le, et disons-le précisément pour trouverle remède, il y a au fond du socialisme une partie des réalitésdouloureuses de notre temps et de tous les temps (chuchotements);il y a le malaise éternel propre à l’infirmité humaine; il y al’aspiration à un sort meilleur, qui n’est pas moins naturelle àl’homme, mais qui se trompe souvent de route en cherchant dans cemonde ce qui ne peut être trouvé que dans l’autre. (Vive et unanime adhésion.) Il y a des détresses très vives, très vraies, trèspoignantes, très guérissables. Il y a enfin, et ceci est tout à faitpropre à notre temps, il y a cette attitude nouvelle donnée à l’hommepar nos révolutions, qui ont constaté si hautement et placé si haut ladignité humaine et la souveraineté populaire; de sorte que l’homme dupeuple aujourd’hui souffre avec le sentiment double et contradictoirede sa misère résultant du fait et de sa grandeur résultant du droit.(Profonde sensation.)

C’est tout cela, messieurs, qui est dans le socialisme, c’est toutcela qui s’y mêle aux passions mauvaises, c’est tout cela qui en faitla force, c’est tout cela qu’il faut en ôter.

Voix nombreuses. ― Comment?

M.Victor Hugo. ― En éclairant ce qui est faux, en satisfaisant cequi est juste. (C’est vrai!) Une fois cette opération faite, faiteconsciencieusem*nt, loyalement, honnêtement, ce que vous redoutez dansle socialisme disparaît. En lui retirant ce qu’il a de vrai, vous luiretirez ce qu’il a de dangereux. Ce n’est plus qu’un informe nuaged’erreurs que le premier souffle emportera. (Mouvements en sens divers.)

Trouvez bon, messieurs, que je complète ma pensée. Je vois àl’agitation de l’assemblée que je ne suis pas pleinement compris. Laquestion qui s’agite est grave. C’est la plus grave de toutes cellesqui peuvent être traitées devant vous.

Je ne suis pas, messieurs, de ceux qui croient qu’on peut supprimer lasouffrance en ce monde, la souffrance est une loi divine, mais je suisde ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère.(Réclamations. ― Violentes dénégations à droite.)

Remarquez-le bien, messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir,limiter, circonscrire, je dis détruire. (Nouveaux murmures à droite.)La misère est une maladie du corps social comme la lèpreétait une maladie du corps humain; la misère peut disparaître comme lalèpre a disparu. (Oui! oui! à gauche.) Détruire la misère! oui, celaest possible. Les législateurs et les gouvernants doivent y songersans cesse; car, en pareille matière, tant que le possible n’est pas fait, le devoir n’est pas rempli. (Sensation universelle.)

La misère, messieurs, j’aborde ici le vif de la question, voulez-voussavoir où elle en est, la misère? Voulez-vous savoir jusqu’où ellepeut aller, jusqu’où elle va, je ne dis pas en Irlande, je ne dis pasau moyen âge, je dis en France, je dis à Paris, et au temps où nousvivons? Voulez-vous des faits?

Il y a dans Paris… (L’orateur s’interrompt.)

Mon Dieu, je n’hésite pas à les citer, ces faits. Ils sont tristes,mais nécessaires à révéler; et tenez, s’il faut dire toute ma pensée,je voudrais qu’il sortît de cette assemblée, et au besoin j’en feraila proposition formelle, une grande et solennelle enquête sur lasituation vraie des classes laborieuses et souffrantes en France. Jevoudrais que tous les faits éclatassent au grand jour. Comment veut-onguérir le mal si l’on ne sonde pas les plaies? (Très bien! très bien!)

Voici donc ces faits.

Il y a dans Paris, dans ces faubourgs de Paris que le vent de l’émeutesoulevait naguère si aisément, il y a des rues, des maisons, descloaques, où des familles, des familles entières, vivent pêle-mêle,hommes, femmes, jeunes filles, enfants, n’ayant pour lits, n’ayantpour couvertures, j’ai presque dit pour vêtements, que des monceauxinfects de chiffons en fermentation, ramassés dans la fange du coindes bornes, espèce de fumier des villes, où des créatures humainess’enfouissent toutes vivantes pour échapper au froid de l’hiver.(Mouvement.)

Voilà un fait. En voici d’autres. Ces jours derniers, un homme, monDieu, un malheureux homme de lettres, car la misère n’épargne pas plusles professions libérales que les professions manuelles, un malheureuxhomme est mort de faim, mort de faim à la lettre, et l’on a constaté,après sa mort, qu’il n’avait pas mangé depuis six jours. (Longue interruption.) Voulez-vous quelque chose de plus douloureux encore?Le mois passé, pendant la recrudescence du choléra, on a trouvé unemère et ses quatre enfants qui cherchaient leur nourriture dansles débris immondes et pestilentiels des charniers de Montfaucon!(Sensation.)

Eh bien, messieurs, je dis que ce sont là des choses qui ne doiventpas être; je dis que la société doit dépenser toute sa force, toutesa sollicitude, toute son intelligence, toute sa volonté, pour que detelles choses ne soient pas! Je dis que de tels faits, dans un payscivilisé, engagent la conscience de la société tout entière; que jem’en sens, moi qui parle, complice et solidaire (mouvement), et quede tels faits ne sont pas seulement des torts envers l’homme, que cesont des crimes envers Dieu! (Sensation prolongée.)

Voilà pourquoi je suis pénétré, voilà pourquoi je voudrais pénétrertous ceux qui m’écoutent de la haute importance de la proposition quivous est soumise. Ce n’est qu’un premier pas, mais il est décisif. Jevoudrais que cette assemblée, majorité et minorité, n’importe, je neconnais pas, moi, de majorité et de minorité en de telles questions;je voudrais que cette assemblée n’eût qu’une seule âme pour marcher àce grand but, à ce but magnifique, à ce but sublime, l’abolition de lamisère! (Bravo! ― Applaudissem*nts.)

Et, messieurs, je ne m’adresse pas seulement à votre générosité, jem’adresse à ce qu’il y a de plus sérieux dans le sentiment politiqued’une assemblée de législateurs. Et, à ce sujet, un dernier mot, jeterminerai par là.

Messieurs, comme je vous le disais tout à l’heure, vous venez, avecle concours de la garde nationale, de l’armée et de toutes les forcesvives du pays, vous venez de raffermir l’état ébranlé encore une fois.Vous n’avez reculé devant aucun péril, vous n’avez hésité devant aucundevoir. Vous avez sauvé la société régulière, le gouvernement légal,les institutions, la paix publique, la civilisation même. Vous avezfait une chose considérable… Eh bien! vous n’avez rien fait!(Mouvement.)

Vous n’avez rien fait, j’insiste sur ce point, tant que l’ordrematériel raffermi n’a point pour base l’ordre moral consolidé! (Très bien! très bien! ― Vive et unanime adhésion.) Vous n’avez rien faittant que le peuple souffre! (Bravos à gauche.) Vous n’avez rien faittant qu’il y a au-dessous de vous une partie du peuple qui désespère!Vous n’avez rien fait, tant que ceux qui sont dans la force de l’âgeet qui travaillent peuvent être sans pain! tant que ceux qui sontvieux et qui ont travaillé peuvent être sans asile! tant que l’usuredévore nos campagnes, tant qu’on meurt de faim dans nos villes(mouvement prolongé), tant qu’il n’y a pas des lois fraternelles,des lois évangéliques qui viennent de toutes parts en aide aux pauvresfamilles honnêtes, aux bons paysans, aux bons ouvriers, aux gens decœur! (Acclamation.) Vous n’avez rien fait, tant que l’esprit derévolution a pour auxiliaire la souffrance publique! Vous n’avez rienfait, rien fait, tant que, dans cette œuvre de destruction et deténèbres qui se continue souterrainement, l’homme méchant a pourcollaborateur fatal l’homme malheureux!

Vous le voyez, messieurs, je le répète en terminant, ce n’est passeulement à votre générosité que je m’adresse, c’est à votre sagesse,et je vous conjure d’y réfléchir. Messieurs, songez-y, c’estl’anarchie qui ouvre les abîmes, mais c’est la misère qui les creuse.(C’est vrai! c’est vrai!) Vous avez fait des lois contre l’anarchie,faites maintenant des lois contre la misère! (Mouvement prolongé sur tous les bancs. ― L’orateur descend de la tribune et reçoit les félicitations de ses collègues.)

II

L’EXPÉDITION DE ROME[2]

13 octobre 1849

M. Victor Hugo. (Profond silence.) — Messieurs, j’entre tout de suite dans la question.

Une parole de M. le ministre des affaires étrangères qui interprétait hier, en dehors de la réalité, selon moi, le vote de l’assemblée constituante, m’impose le devoir, à moi qui ai voté l’expédition romaine, de rétablir d’abord les faits. Aucune ombre ne doit être laissée par nous, volontairement du moins, sur ce vote qui a entraîné et qui entraînera encore tant d’événements. Il importe d’ailleurs, dans une affaire aussi grave, et je pense en cela comme l’honorable rapporteur de la commission, de bien préciser le point d’où nous sommes partis, pour faire mieux jugerle point où nous sommes arrivés.

Messieurs, après la bataille de Novare, le projet de l’expéditionde Rome fut apporté à l’assemblée constituante.M.legénéral de Lamoricière monta à cette tribune, etnous dit: L’Italie vient de perdre sa bataille de Waterloo, — je cite ici en substance des paroles que tous vouspouvez retrouver dans le Moniteur, — l’Italie vient deperdre sa bataille de Waterloo, l’Autriche est maîtresse del’Italie, maîtresse de la situation; l’Autriche va marchersur Rome comme elle a marché sur Milan, elle va faire àRome ce qu’elle a fait à Milan, ce qu’elle a fait partout, proscrire, emprisonner, fusiller, exécuter. Voulez-vous quela France assiste les bras croisés à ce spectacle?Si vousne le voulez pas, devancez l’Autriche, allez à Rome. —M. le président du conseil s’écria: La France doit aller à Rome pour y sauvegarder la liberté et l’humanité. —M.legénéral de Lamoricière ajouta: Si nous ne pouvonsy sauver la république, sauvons-y du moinsla liberté. — L’expédition romaine fut votée.

L’assemblée constituante n’hésita pas, messieurs. Ellevota l’expédition de Rome dans ce but d’humanité et deliberté que lui montrait M.leprésident du conseil; ellevota l’expédition romaine afin de faire contre-poids à labataille de Novare; elle vota l’expédition romaine afin demettre l’épée de la France là où allaittomber le sabre del’Autriche (mouvement); elle vota l’expéditionromaine…— j’insiste sur ce point, pas une autre explication nefutdonnée, pas un mot de plus ne fut dit; s’il y eut des votes avecrestriction mentale, je les ignore (on rit); —… l’assembléeconstituante vota, nous votâmes l’expédition romaine, afin qu’il nefût pas dit que la France était absente, quand, d’une part,l’intérêt de l’humanité, et, d’autre part, l’intérêt de sa grandeurl’appelaient, afin d’abriter en un mot contre l’Autriche Rome et leshommes engagés dans la république romaine, contre l’Autriche qui, danscette guerre qu’elle fait aux révolutions, a l’habitude de déshonorertoutes ses victoires, si cela peut s’appeler des victoires, pard’inqualifiables indignités! (Longs applaudissem*nts à gauche. Violents murmures à droite. — L’orateur, se tournant vers la droite).

Vous murmurez! Cette expression trop faible, vous la trouveztrop forte! Ah! de telles interruptions me font sortir du cœurl’indignation que j’y refoulais! Comment! la tribune anglaise a flétrices indignités aux applaudissem*nts de tous les partis, et la tribunede France serait moins libre que la tribune d’Angleterre! (Écoutez! écoutez!) Eh bien! je le déclare, et je voudrais que ma parole, ence moment, empruntât à cette tribune un retentissem*nt européen, lesexactions, les extorsions d’argent, les spoliations, les fusillades,les exécutions en masse, la potence dressée pour des hommes héroïques,la bastonnade donnée à des femmes, toutes ces infamies mettentle gouvernement autrichien au pilori de l’Europe! (Tonnerre d’applaudissem*nts.)

Quant à moi, soldat obscur, mais dévoué, de l’ordre et de lacivilisation, je repousse de toutes les forces de mon cœur indignéces sauvages auxiliaires, ces Radetzki et ces Haynau (mouvement),qui prétendent, eux aussi, servir cette sainte cause, et qui font à lacivilisation cette abominable injure de la défendre par les moyens dela barbarie! (Nouvelles acclamations.)

Je viens de vous rappeler, messieurs, dans quel sens l’expéditionde Rome fut votée. Je le répète, c’est un devoir que j’ai rempli.L’assemblée constituante n’existe plus, elle n’est plus là pour sedéfendre; son vote est, pour ainsi dire, entre vos mains, à votrediscrétion; vous pouvez attacher à ce vote telles conséquences qu’ilvous plaira. Mais s’il arrivait, ce qu’à Dieu ne plaise, que cesconséquences fussent décidément fatales à l’honneur de mon pays,j’aurais du moins rétabli, autant qu’il était en moi, l’intentionpurement humaine et libérale de l’assemblée constituante, et lapensée de l’expédition protestera contre le résultat de l’expédition.(Bravos.)

Maintenant, comment l’expédition a dévié de son but, vous le saveztous; je n’y insiste pas, je traverse rapidement des faits accomplisque je déplore, et j’arrive à la situation.

La situation, la voici:

Le 2 juillet, l’armée est entrée dans Rome. Le pape a été restaurépurement et simplement; il faut bien que je le dise. (Mouvement.) Legouvernement clérical, que pour ma part je distingue profondément dugouvernement pontifical tel que les esprits élevés le comprennent, ettel que PieIX un moment avait semblé le comprendre, le gouvernementclérical a ressaisi Rome. Un triumvirat en a remplacé un autre. Lesactes de ce gouvernement clérical, les actes de cette commission destrois cardinaux, vous les connaissez, je ne crois pas devoir lesdétailler ici; il me serait difficile de les énumérer sans lescaractériser, et je ne veux pas irriter cette discussion. (Riresironiques à droite.)

Il me suffira de dire que dès ses premiers pas l’autorité cléricale,acharnée aux réactions, animée du plus aveugle, du plus funeste et duplus ingrat esprit, blessa les cœurs généreux et les hommes sages, etalarma tous les amis intelligents du pape et de la papauté. Parminous l’opinion s’émut. Chacun des actes de cette autorité fanatique,violente, hostile à nous-mêmes, froissa dans Rome l’armée et en Francela nation. On se demanda si c’était pour cela que nous étions allésà Rome, si la France jouait là un rôle digne d’elle, et les regardsirrités de l’opinion commencèrent à se tourner vers notregouvernement. (Sensation.)

C’est en ce moment qu’une lettre parut, lettre écrite par le présidentde la république à l’un de ses officiers d’ordonnance envoyé par lui àRome en mission.

M.Desmousseaux de Givré. — Je demande la parole. (On rit.)

M.Victor Hugo. — Je vais, je crois, satisfaire l’honorable M.deGivré. Messieurs, pour dire ma pensée tout entière, j’aurais préféré àcette lettre un acte de gouvernement délibéré en conseil.

M.Desmousseaux de Givré. — Non pas! non pas! Ce n’est pas là mapensée! (Nouveaux rires prolongés.)

M.Victor Hugo. — Eh bien! je dis ma pensée et non la vôtre. J’auraisdonc préféré à cette lettre un acte du gouvernement. — Quant à lalettre en elle-même, je l’aurais voulue plus mûrie et plus méditée,chaque mot devait y être pesé; la moindre trace de légèreté dans unacte grave crée un embarras; mais, telle qu’elle est, cette lettre,je le constate, fut un événement. Pourquoi? Parce que cette lettren’était autre chose qu’une traduction de l’opinion, parce qu’elledonnait une issue au sentiment national, parce qu’elle rendait à toutle monde le service de dire très haut ce que chacun pensait, parcequ’enfin cette lettre, même dans sa forme incomplète, contenait touteune politique. (Nouveau mouvement.)

Elle donnait une base aux négociations pendantes; elle donnait ausaint-siége, dans son intérêt, d’utiles conseils et des indicationsgénéreuses; elle demandait les réformes et l’amnistie; elle traçait aupape, auquel nous avons rendu le service, un peu trop grand peut-être,de le restaurer sans attendre l’acclamation de son peuple…(sensation prolongée) elle traçait au pape le programme sérieux d’ungouvernement de liberté. Je dis gouvernement de liberté, car, moi, jene sais pas traduire autrement le mot gouvernement libéral. (Rires d’approbation.)

Quelques jours après cette lettre, le gouvernement clérical, cegouvernement que nous avons rappelé, rétabli, relevé, que nousprotégeons et que nous gardons à l’heure qu’il est, qui nous doitd’être en ce moment, le gouvernement clérical publiait sa réponse.

Cette réponse, c’est le Motu proprio, avec l’amnistie pourpost-scriptum.

Maintenant, qu’est-ce que c’est que le Motu proprio? (Profond silence.)

Messieurs, je ne parlerai, en aucun cas, du chef de la chrétientéautrement qu’avec un respect profond; je n’oublie pas que, dans uneautre enceinte, j’ai glorifié son avénement; je suis de ceux qui ontcru voir en lui, à cette époque, le don le plus magnifique que laprovidence puisse faire aux nations, un grand homme dans un pape.J’ajoute que maintenant la pitié se joint au respect. PieIX,aujourd’hui, est plus malheureux que jamais; dans ma conviction, ilest restauré, mais il n’est pas libre. Je ne lui impute pas l’acteinqualifiable émané de sa chancellerie, et c’est ce qui me donne lecourage de dire à cette tribune, sur le Motu proprio, toute mapensée. Je le ferai en deux mots.

L’acte de la chancellerie romaine a deux faces, le côté politiquequi règle les questions de liberté, et ce que j’appellerai le côtécharitable, le côté chrétien, qui règle la question de clémence. Enfait de liberté politique, le saint-siége n’accorde rien. En fait declémence, il accorde moins encore; il octroie une proscription enmasse. Seulement il a la bonté de donner à cette proscription le nomd’amnistie. (Rires et longs applaudissem*nts.)

Voilà, messieurs, la réponse faite par le gouvernement clérical à lalettre du président de la république.

Un grand évêque a dit, dans un livre fameux, que le pape a ses deuxmains toujours ouvertes, et que de l’une découle incessamment sur lemonde la liberté, et de l’autre la miséricorde. Vous le voyez, le papea fermé ses deux mains. (Sensation prolongée.)

Telle est, messieurs, la situation. Elle est toute dans ces deuxfaits, la lettre du président et le Motu proprio, c’est-à-dire lademande de la France et la réponse du saint-siége.

C’est entre ces deux faits que vous allez prononcer. Quoi qu’on fasse,quoi qu’on dise pour atténuer la lettre du président, pour élargirle Motu proprio, un intervalle immense les sépare. L’une dit oui,l’autre dit non. (Bravo! bravo! — On rit.) Il est impossible de sortirdu dilemme posé par la force des choses, il faut absolument donnertort à quelqu’un. Si vous sanctionnez la lettre, vous réprouvez leMotu proprio; si vous acceptez le Motu proprio, vous désavouez lalettre. (C’est cela!) Vous avez devant vous, d’un côté, le présidentde la république réclamant la liberté du peuple romain au nom de lagrande nation qui, depuis trois siècles, répand à flots la lumière etla pensée sur le monde civilisé; vous avez, de l’autre, le cardinalAntonelli refusant au nom du gouvernement clérical. Choisissez!

Selon le choix que vous ferez, je n’hésite pas à le dire, l’opinion dela France se séparera de vous ou vous suivra. (Mouvement.) Quant àmoi, je ne puis croire que votre choix soit douteux. Quelle que soitl’attitude du cabinet, quoi que dise le rapport de la commission, quoique semblent penser quelques membres influents de la majorité, ilest bon d’avoir présent à l’esprit que le Motu proprio a paru peulibéral au cabinet autrichien lui-même, et il faut craindre de semontrer plus satisfait que le prince de Schwartzenberg. (Longs éclats de rire.) Vous êtes ici, messieurs, pour résumer et traduire en acteset en lois le haut bon sens de la nation; vous ne voudrez pas attacherun avenir mauvais à cette grave et obscure question d’Italie; vousne voudrez pas que l’expédition de Rome soit, pour le gouvernementactuel, ce que l’expédition d’Espagne a été pour la restauration.(Sensation.)

Ne l’oublions pas, de toutes les humiliations, celles que la Francesupporte le plus malaisément, ce sont celles qui lui arrivent àtravers la gloire de notre armée. (Vive émotion.) Dans tous les cas,je conjure la majorité d’y réfléchir, c’est une occasion décisivepour elle et pour le pays, elle assumera par son vote une hauteresponsabilité politique.

J’entre plus avant dans la question, messieurs. Réconcilier Rome avecla papauté, faire rentrer, avec l’adhésion populaire, la papautédans Rome, rendre cette grande âme à ce grand corps, ce doit être làdésormais, dans l’état où les faits accomplis ont amené la question,l’œuvre de notre gouvernement, œuvre difficile, sans nul doute, àcause des irritations et des malentendus, mais possible, et utile à lapaix du monde. Mais pour cela, il faut que la papauté, de son côté,nous aide et s’aide elle-même. Voilà trop longtemps déjà qu’elles’isole de la marche de l’esprit humain et de tous les progrès ducontinent. Il faut qu’elle comprenne son peuple et son siècle…(Explosion de murmures à droite. — Longue et violente interruption.)

M.Victor Hugo. — Vous murmurez! vous m’interrompez…

À droite. — Oui! Nous nions ce que vous dites.

M.Victor Hugo. — Eh bien! je vais dire ce que je voulais taire! À vousla faute! (Frémissem*nt d’attention dans l’assemblée.) Comment!mais, messieurs, dans Rome, dans cette Rome qui a si longtemps guidéles peuples lumineusem*nt, savez-vous où en est la civilisation? Pasde législation, ou, pour mieux dire, pour toute législation, jene sais quel chaos de lois féodales et monacales, qui produisentfatalement la barbarie des juges criminels et la vénalité desjuges civils. Pour Rome seulement, quatorze tribunaux d’exception.(Applaudissem*nts. — Parlez! parlez!) Devant ces tribunaux, aucunegarantie d’aucun genre pour qui que ce soit! les débats sont secrets,la défense orale est interdite. Des juges ecclésiastiques jugent lescauses laïques et les personnes laïques. (Mouvement prolongé.)

Je continue.

La haine du progrès en toute chose. PieVII avait créé une commissionde vaccine, LéonXII l’a abolie. Que vous dirai-je? La confiscation,loi de l’état, le droit d’asile en vigueur, les juifs parqués etenfermés tous les soirs comme au quinzième siècle, une confusioninouïe, le clergé mêlé à tout! Les curés font des rapports de police.Les comptables des deniers publics, c’est leur règle, ne doivent pasde compte au trésor, mais à Dieu seul. (Longs éclats de rire.) Jecontinue. (Parlez! parlez!)

Deux censures pèsent sur la pensée, la censure politique et la censurecléricale; l’une garrotte l’opinion, l’autre bâillonne la conscience.(Profonde sensation.) On vient de rétablir l’inquisition. Je saisbien qu’on me dira que l’inquisition n’est plus qu’un nom; mais c’estun nom horrible et je m’en défie, car à l’ombre d’un mauvais nom ilne peut y avoir que de mauvaises choses! (Explosion d’applaudissem*nts.)Voilà la situation de Rome. Est-ce que ce n’est pas là un état de chosesmonstrueux? (Oui! oui! oui!)

Messieurs, si vous voulez que la réconciliation si désirable de Romeavec la papauté se fasse, il faut que cet état de choses finisse; ilfaut que le pontificat, je le répète, comprenne son peuple, comprenneson siècle; il faut que l’esprit vivant de l’évangile pénètre et brisela lettre morte de toutes ces institutions devenues barbares. Ilfaut que la papauté arbore ce double drapeau cher à l’Italie:Sécularisation et nationalité!

Il faut que la papauté, je ne dis pas prépare dès à présent, mais dumoins ne se comporte pas de façon à repousser à jamais leshautes destinées qui l’attendent le jour, le jour inévitable, del’affranchissem*nt et de l’unité de l’Italie. (Explosion de bravos.)Il faut enfin qu’elle se garde de son pire ennemi; or, son pireennemi, ce n’est pas l’esprit révolutionnaire, c’est l’espritclérical. L’esprit révolutionnaire ne peut que la rudoyer, l’espritclérical peut la tuer. (Rumeurs à droite. — Bravos à gauche.)

Voilà, selon moi, messieurs, dans quel sens le gouvernement françaisdoit influer sur les déterminations du gouvernement romain. Voilà dansquel sens je souhaiterais une éclatante manifestation de l’assemblée,qui, repoussant le Motu proprio et adoptant la lettre du président,donnerait à notre diplomatie un inébranlable point d’appui. Aprèsce qu’elle a fait pour le saint-siége, la France a quelque droitd’inspirer ses idées. Certes, on aurait à moins le droit de lesimposer. (Protestation à droite. — Voix diverses: Imposer vos idées! Ah! ah! essayez!)

Ici l’on m’arrête encore. Imposer vos idées! me dit-on; y pensez-vous?Vous voulez donc contraindre le pape? Est-ce qu’on peut contraindre lepape? Comment vous y prendrez-vous pour contraindre le pape?

Messieurs, si nous voulions contraindre et violenter le pape en effet,l’enfermer au château Saint-Ange ou l’amener à Fontainebleau…(longue interruption, chuchotements)… l’objection serait sérieuseet la difficulté considérable.

Oui, j’en conviens sans nulle hésitation, la contrainte est malaiséevis-à-vis d’un tel adversaire; la force matérielle échoue et avorte enprésence de la puissance spirituelle. Les bataillons ne peuventrien contre les dogmes; je dis ceci pour un côté de l’assemblée, etj’ajoute, pour l’autre côté, qu’ils ne peuvent rien non plus contreles idées. (Sensation.) Il y a deux chimères également absurdes,c’est l’oppression d’un pape et la compression d’un peuple. (Nouveau mouvement.)

Certes, je ne veux pas que nous essayions la première de ces chimères;mais n’y a-t-il pas moyen d’empêcher le pape de tenter la seconde?

Quoi! messieurs, le pape livre Rome au bras séculier! L’homme quidispose de l’amour et de la foi a recours à la force brutale, commes’il n’était qu’un malheureux prince temporel! Lui, l’homme delumière, il veut replonger son peuple dans la nuit! Ne pouvez-vousl’avertir? On pousse le pape dans une voie fatale; on le conseilleaveuglément pour le mal; ne pouvons-nous le conseiller énergiquementpour le bien? (C’est vrai!)

Il y a des occasions, et celle-ci en est une, où un grand gouvernementdoit parler haut. Sérieusem*nt, est-ce là contraindre le pape? est-celà le violenter? (Non! non! à gauche. — Si! si! à droite.)

Mais vous-mêmes, vous qui nous faites l’objection, vous n’êtescontents qu’à demi, après tout; le rapport de la commission enconvient, il vous reste beaucoup de choses à demander au saint-père.Les plus satisfaits d’entre vous veulent une amnistie. S’il refuse,comment vous y prendrez-vous? Exigerez-vous cette amnistie?l’imposerez-vous, oui ou non? (Sensation.)

Une voix à droite. — Non! (Mouvement.)

M.Victor Hugo. — Non? Alors vous laisserez les gibets se dresser dansRome, vous présents, à l’ombre du drapeau tricolore? (Frémissem*nt sur tous les bancs. — À la droite.) Eh bien! je le dis à votrehonneur, vous ne le ferez pas! Cette parole imprudente, je nel’accepte pas; elle n’est pas sortie de vos cœurs. (Violent tumulte à droite.)

La même voix. — Le pape fera ce qu’il voudra, nous ne le contraindronspas!

M.Victor Hugo. — Eh bien! alors, nous le contraindrons, nous! Et s’ilrefuse l’amnistie, nous la lui imposerons. (Longs applaudissem*nts à gauche.)

Permettez-moi, messieurs, de terminer par une considération qui voustouchera, je l’espère, car elle est puisée uniquement dans l’intérêtfrançais. Indépendamment du soin de notre honneur, indépendamment dubien que nous voulons faire, selon le parti où nous inclinons, soitau peuple romain, soit à la papauté, nous avons un intérêt à Rome, unintérêt sérieux, pressant, sur lequel nous serons tous d’accord, etcet intérêt, le voici: c’est de nous en aller le plus tôt possible.(Dénégations à droite.)

Nous avons un intérêt immense à ce que Rome ne devienne pas pour laFrance une espèce d’Algérie (Mouvement. — À droite: Bah!), avectous les inconvénients de l’Algérie sans la compensation d’être uneconquête et un empire à nous; une espèce d’Algérie, dis-je, où nousenverrions indéfiniment nos soldats et nos millions, nos soldats, quenos frontières réclament, nos millions, dont nos misères ont besoin(Bravo! à gauche. — Murmures à droite), et où nous serions forcés debivouaquer, jusques à quand? Dieu le sait! toujours en éveil,toujours en alerte, et à demi paralysés au milieu des complicationseuropéennes. Notre intérêt, je le répète, sitôt que l’Autriche auraquitté Bologne, est de nous en aller de Rome le plus tôt possible.(C’est vrai! c’est vrai! à gauche. — Dénégations à droite.)

Eh bien! pour pouvoir évacuer Rome, quelle est la première condition?C’est d’être sûrs que nous n’y laissons pas une révolution derrièrenous. Qu’y a-t-il donc à faire pour ne pas laisser la révolutionderrière nous? C’est de la terminer pendant que nous y sommes. Orcomment termine-t-on une révolution? Je vous l’ai déjà dit une fois etje vous le répète, c’est en l’acceptant dans ce qu’elle a de vrai, enla satisfaisant dans ce qu’elle a de juste. (Mouvement.)

Notre gouvernement l’a pensé, et je l’en loue, et c’est dans cesens qu’il a pesé sur le gouvernement du pape. De là la lettre duprésident. Le saint-siége pense le contraire; il veut, lui aussi,terminer la révolution, mais par un autre moyen, par la compression,et il a donné le Motu proprio. Or qu’est-il arrivé? Le Motu proprio et l’amnistie, ces calmants si efficaces, ont soulevél’indignation du peuple romain; à l’heure qu’il est, une agitationprofonde trouble Rome, et, M.leministre des affaires étrangèresne me démentira pas, demain, si nous quittions Rome, sitôt la porterefermée derrière le dernier de nos soldats, savez-vous ce quiarriverait? Une révolution éclaterait, plus terrible que la première,et tout serait à recommencer. (Oui! oui! à gauche. — Non! non! àdroite.)

Voilà, messieurs, la situation que le gouvernement clérical s’estfaite et nous a faite.

Vraiment! est-ce que vous n’avez pas le droit d’intervenir, etd’intervenir énergiquement, encore un coup, dans une situation quiest la vôtre après tout? Vous voyez que le moyen employé par lesaint-siége pour terminer les révolutions est mauvais; prenez-en unmeilleur, prenez le seul bon, je viens de vous l’indiquer. C’est àvous de voir si vous êtes d’humeur et si vous vous sentez de force àavoir hors de chez vous, indéfiniment, un état de siége sur les bras!C’est à vous de voir s’il vous convient que la France soit au Capitolepour y recevoir la consigne du parti prêtre!

Quant à moi, je ne le veux pas, je ne veux ni de cette humiliationpour nos soldats, ni de cette ruine pour nos finances, ni de cetabaissem*nt pour notre politique. (Sensation.)

Messieurs, deux systèmes sont en présence: le système des concessionssages, qui vous permet de quitter Rome; le système de compression, quivous condamne à y rester. Lequel préférez-vous?

Un dernier mot, messieurs. Songez-y, l’expédition de Rome,irréprochable à son point de départ, je crois l’avoir démontré, peutdevenir coupable par le résultat. Vous n’avez qu’une manière deprouver que la constitution n’est pas violée, c’est de maintenir laliberté du peuple romain. (Mouvement prolongé.)

Et, sur ce mot liberté, pas d’équivoque. Nous devons laisser dansRome, en nous retirant, non pas telle ou telle quantité de franchisesmunicipales, c’est-à-dire ce que presque toutes les villes d’Italieavaient au moyen âge, le beau progrès vraiment! (On rit. — Bravo!)mais la liberté vraie, la liberté sérieuse, la liberté propre audix-neuvième siècle, la seule qui puisse être dignement garantie parceux qui s’appellent le peuple français à ceux qui s’appellent lepeuple romain, cette liberté qui grandit les peuples debout etqui relève les peuples tombés, c’est-à-dire la liberté politique.(Sensation.)

Et qu’on ne nous dise pas, en se bornant à des affirmations et sansdonner de preuves, que ces transactions libérales, que ce systèmede concessions sages, que cette liberté fonctionnant en présence dupontificat, souverain dans l’ordre spirituel, limité dans l’ordretemporel, que tout cela n’est pas possible!

Car alors je répondrai: Messieurs, ce qui n’est pas possible, ce n’estpas cela! ce qui n’est pas possible, je vais vous le dire. Ce quin’est pas possible, c’est qu’une expédition entreprise, nousdisait-on, dans un but d’humanité et de liberté, aboutisse aurétablissem*nt du saint-office! Ce qui n’est pas possible, c’estque nous n’ayons pas même secoué sur Rome ces idées généreuses etlibérales que la France porte partout avec elle dans les plis de sondrapeau! Ce qui n’est pas possible, c’est qu’il ne sorte de notre sangversé ni un droit ni un pardon! c’est que la France soit allée à Rome,et qu’aux gibets près, ce soit comme si l’Autriche y avait passé!Ce qui n’est pas possible, c’est d’accepter le Motu proprio etl’amnistie du triumvirat des cardinaux! c’est de subir cetteingratitude, cet avortement, cet affront! c’est de laisser souffleterla France par la main qui devait la bénir! (Longs applaudissem*nts.)

Ce qui n’est pas possible, c’est que cette France ait engagé une deschoses les plus grandes et les plus sacrées qu’il y ait dans le monde,son drapeau; c’est qu’elle ait engagé ce qui n’est pas moins grandni moins sacré, sa responsabilité morale devant les nations; c’estqu’elle ait prodigué son argent, l’argent du peuple qui souffre; c’estqu’elle ait versé, je le répète, le glorieux sang de ses soldats;c’est qu’elle ait fait tout cela pour rien!… (Sensation inexprimable.) Je me trompe, pour de la honte!

Voilà ce qui n’est pas possible!

(Explosion de bravos et d’applaudissem*nts. L’orateur descend de la tribune et reçoit les félicitations d’une foule de représentants, parmi lesquels on remarque MM.Dupin, Cavaignac et LaRochejaquelein. La séance est suspendue vingt minutes.)

III

RÉPONSE À M.DE MONTALEMBERT

20 octobre 1849.

M.Victor Hugo. (Un profond silence s’établit.) ―

Messieurs, hier,dans un moment où j’étais absent, l’honorable M.de Montalembert adit que les applaudissem*nts d’une partie de cette assemblée, desapplaudissem*nts sortis de cœurs émus par les souffrances d’un nobleet malheureux peuple, que ces applaudissem*nts étaient mon châtiment.Ce châtiment, je l’accepte (sensation), et je m’en honore. (Longs applaudissem*nts à gauche.)

Il est d’autres applaudissem*nts que je laisse à qui veut les prendre.(Mouvement à droite.) Ce sont ceux des bourreaux de la Hongrie etdes oppresseurs de l’Italie. (Bravo! bravo! à gauche.)

Il fut un temps, que M.de Montalembert me permette de le lui direavec un profond regret pour lui-même, il fut un temps où il employaitmieux son beau talent. (Dénégations à droite.) Il défendait laPologne comme je défends l’Italie. J’étais avec lui alors; il estcontre moi aujourd’hui. Cela tient à une raison bien simple, c’estqu’il a passé du côté de ceux qui oppriment, et que, moi, je reste ducôté de ceux qui sont opprimés. (Applaudissem*nts à gauche.)

IV

LA LIBERTÉ DE L’ENSEIGNEMENT[3]

15 janvier 1850.

Messieurs, quand une discussion est ouverte qui touche à ce qu’il ya de plus sérieux dans les destinées du pays, il faut aller tout desuite, et sans hésiter, au fond de la question.

Je commence par dire ce que je voudrais, je dirai tout à l’heure ceque je ne veux pas.

Messieurs, à mon sens, le but, difficile à atteindre et lointain sans doute, mais auquel il faut tendre dans cette grave question de l’enseignement, le voici. (Plus haut! plus haut!)

Messieurs, toute question a son idéal. Pour moi, l’idéal de cettequestion de l’enseignement, le voici. L’instruction gratuite etobligatoire. Obligatoire au premier degré seulement, gratuite àtous les degrés. (Murmures à droite. ― Applaudissem*nts à gauche.) L’instruction primaire obligatoire, c’est le droit de l’enfant (mouvement), qui, ne vous y trompez pas, est plus sacré encore que le droit du père et qui se confond avec le droit de l’état.

Je reprends. Voici donc, selon moi, l’idéal de la question.L’instruction gratuite et obligatoire dans la mesure que je viens demarquer. Un grandiose enseignement public, donné et réglé par l’état,partant de l’école de village et montant de degré en degré jusqu’aucollège de France, plus haut encore, jusqu’à l’institut de France.Les portes de la science toutes grandes ouvertes à toutes lesintelligences. Partout où il y a un champ, partout où il y a unesprit, qu’il y ait un livre. Pas une commune sans une école, pas uneville sans un collége, pas un chef-lieu sans une faculté. Unvaste ensemble, ou, pour mieux dire, un vaste réseau d’ateliersintellectuels, lycées, gymnases, colléges, chaires, bibliothèques,mêlant leur rayonnement sur la surface du pays, éveillant partout lesaptitudes et échauffant partout les vocations. En un mot, l’échelle dela connaissance humaine dressée fermement par la main de l’état, poséedans l’ombre des masses les plus profondes et les plus obscures, etaboutissant à la lumière. Aucune solution de continuité. Le cœur dupeuple mis en communication avec le cerveau de la France. (Longs applaudissem*nts.)

Voilà comme je comprendrais l’éducation publique nationale. Messieurs,à côté de cette magnifique instruction gratuite, sollicitant lesesprits de tout ordre, offerte par l’état, donnant à tous, pour rien,les meilleurs maîtres et les meilleures méthodes, modèle de scienceet de discipline, normale, française, chrétienne, libérale, quiélèverait, sans nul doute, le génie national à sa plus haute sommed’intensité, je placerais sans hésiter la liberté d’enseignement,la liberté d’enseignement pour les instituteurs privés, la libertéd’enseignement pour les corporations religieuses, la libertéd’enseignement pleine, entière, absolue, soumise aux lois généralescomme toutes les autres libertés, et je n’aurais pas besoin de luidonner le pouvoir inquiet de l’état pour surveillant, parce que je luidonnerais l’enseignement gratuit de l’état pour contre-poids. (Bravo! à gauche. ― Murmures à droite.)

Ceci, messieurs, je le répète, est l’idéal de la question. Ne vous entroublez pas, nous ne sommes pas près d’y atteindre, car la solutiondu problème contient une question financière considérable, comme tousles problèmes sociaux du temps présent.

Messieurs, cet idéal, il était nécessaire de l’indiquer, car il fauttoujours dire où l’on tend. Il offre d’innombrables points de vue,mais l’heure n’est pas venue de le développer. Je ménage les instantsde l’assemblée, et j’aborde immédiatement la question dans sa réalitépositive actuelle. Je la prends où elle en est aujourd’hui au pointrelatif de maturité où les événements d’une part, et d’autre part laraison publique, l’ont amenée.

À ce point de vue restreint, mais pratique, de la situation actuelle,je veux, je le déclare, la liberté de l’enseignement, mais je veux lasurveillance de l’état, et comme je veux cette surveillance effective,je veux l’état laïque, purement laïque, exclusivement laïque.L’honorable M.Guizot l’a dit avant moi, en matière d’enseignement,l’état n’est pas et ne peut pas être autre chose que laïque.

Je veux, dis-je, la liberté de l’enseignement sous la surveillancede l’état, et je n’admets, pour personnifier l’état dans cettesurveillance si délicate et si difficile, qui exige le concours detoutes les forces vives du pays, que des hommes appartenant sans douteaux carrières les plus graves, mais n’ayant aucun intérêt, soit deconscience, soit de politique, distinct de l’unité nationale. C’estvous dire que je n’introduis, soit dans le conseil supérieur desurveillance, soit dans les conseils secondaires, ni évêques, nidélégués d’évêques. J’entends maintenir, quant à moi, et au besoinfaire plus profonde que jamais, cette antique et salutaire séparationde l’église et de l’état qui était l’utopie de nos pères, et cela dansl’intérêt de l’église comme dans l’intérêt de l’état. (Acclamation à gauche. ― Protestation à droite.)

Je viens de vous dire ce que je voudrais. Maintenant, voici ce que jene veux pas:

Je ne veux pas de la loi qu’on vous apporte.

Pourquoi?

Messieurs, cette loi est une arme.

Une arme n’est rien par elle-même, elle n’existe que par la main quila saisit.

Or quelle est la main qui se saisira de cette loi?

Là est toute la question.

Messieurs, c’est la main du parti clérical.(C’est vrai! — Longue agitation.)

Messieurs, je redoute cette main, je veux briser cette arme, jerepousse ce projet.

Cela dit, j’entre dans la discussion.

J’aborde tout de suite, et de front, une objection qu’on fait auxopposants placés à mon point de vue, la seule objection qui ait uneapparence de gravité.

On nous dit: Vous excluez le clergé du conseil de surveillance del’état; vous voulez donc proscrire l’enseignement religieux?

Messieurs, je m’explique. Jamais on ne se méprendra, par ma faute, nisur ce que je dis, ni sur ce que je pense.

Loin que je veuille proscrire l’enseignement religieux, entendez-vousbien? il est, selon moi, plus nécessaire aujourd’hui que jamais. Plusl’homme grandit, plus il doit croire. Plus il approche de Dieu, mieuxil doit voir Dieu. (Mouvement.)

Il y a un malheur dans notre temps, je dirais presque il n’y a qu’unmalheur, c’est une certaine tendance à tout mettre dans cette vie.(Sensation.) En donnant à l’homme pour fin et pour but la vieterrestre et matérielle, on aggrave toutes les misères par la négationqui est au bout, on ajoute à l’accablement des malheureux le poidsinsupportable du néant, et de ce qui n’était que la souffrance,c’est-à-dire la loi de Dieu, on fait le désespoir, c’est-à-dire laloi de l’enfer. (Long mouvement.) De là de profondes convulsionssociales. (Oui! oui!)

Certes je suis de ceux qui veulent, et personne n’en doute dans cetteenceinte, je suis de ceux qui veulent, je ne dis pas avec sincérité,le mot est trop faible, je veux avec une inexprimable ardeur, et partous les moyens possibles, améliorer dans cette vie le sort matérielde ceux qui souffrent; mais la première des améliorations, c’est deleur donner l’espérance. (Bravos à droite.) Combien s’amoindrissentnos misères finies quand il s’y mêle une espérance infinie! (Très bien! très bien!)

Notre devoir à tous, qui que nous soyons, les législateurs comme lesévêques, les prêtres comme les écrivains, c’est de répandre, c’est dedépenser, c’est de prodiguer, sous toutes les formes, toute l’énergiesociale pour combattre et détruire la misère (Bravo! à gauche), eten même temps de faire lever toutes les têtes vers le ciel (Bravo! à droite), de diriger toutes les âmes, de tourner toutes les attentesvers une vie ultérieure où justice sera faite et où justice serarendue. Disons-le bien haut, personne n’aura injustement niinutilement souffert. La mort est une restitution. (Très bien! à droite. — Mouvement.) La loi du monde matériel, c’est l’équilibre; laloi du monde moral, c’est l’équité. Dieu se retrouve à la fin detout. Ne l’oublions pas et enseignons-le à tous, il n’y aurait aucunedignité à vivre et cela n’en vaudrait pas la peine, si nous devionsmourir tout entiers. Ce qui allège le labeur, ce qui sanctifie letravail, ce qui rend l’homme fort, bon, sage, patient, bienveillant,juste, à la fois humble et grand, digne de l’intelligence, digne dela liberté, c’est d’avoir devant soi la perpétuelle vision d’un mondemeilleur rayonnant à travers les ténèbres de cette vie. (Vive et unanime approbation.)

Quant à moi, puisque le hasard veut que ce soit moi qui parle en cemoment et met de si graves paroles dans une bouche de peu d’autorité,qu’il me soit permis de le dire ici et de le déclarer, je le proclamedu haut de cette tribune, j’y crois profondément, à ce monde meilleur;il est pour moi bien plus réel que cette misérable chimère que nousdévorons et que nous appelons la vie; il est sans cesse devant mesyeux; j’y crois de toutes les puissances de ma conviction, et, aprèsbien des luttes, bien des études et bien des épreuves, il est lasuprême certitude de ma raison, comme il est la suprême consolation demon âme. (Profonde sensation.)

Je veux donc, je veux sincèrement, fermement, ardemment,l’enseignement religieux, mais je veux l’enseignement religieux del’église et non l’enseignement religieux d’un parti. Je le veuxsincère et non hypocrite. (Bravo! bravo!) Je le veux ayant pour butle ciel et non la terre. (Mouvement.) Je ne veux pas qu’une chaireenvahisse l’autre, je ne veux pas mêler le prêtre au professeur. Ou,si je consens à ce mélange, moi législateur, je le surveille, j’ouvresur les séminaires et sur les congrégations enseignantes l’œil del’état, et, j’y insiste, de l’état laïque, jaloux uniquement de sagrandeur et de son unité.

Jusqu’au jour, que j’appelle de tous mes vœux, où la liberté complètede l’enseignement pourra être proclamée, et en commençant je vous aidit à quelles conditions, jusqu’à ce jour-là, je veux l’enseignementde l’église en dedans de l’église et non au dehors. Surtout jeconsidère comme une dérision de faire surveiller, au nom de l’état,par le clergé l’enseignement du clergé. En un mot, je veux, je lerépète, ce que voulaient nos pères, l’église chez elle et l’état chezlui. (Oui! oui!)

L’assemblée voit déjà clairement pourquoi je repousse le projet deloi; mais j’achève de m’expliquer.

Messieurs, comme je vous l’indiquais tout à l’heure, ce projet estquelque chose de plus, de pire, si vous voulez, qu’une loi politique,c’est une loi stratégique. (Chuchotements.)

Je m’adresse, non, certes, au vénérable évêque de Langres, non àquelque personne que ce soit dans cette enceinte, mais au parti qui a,sinon rédigé, du moins inspiré le projet de loi, à ce parti à la foiséteint et ardent, au parti clérical. Je ne sais pas s’il est dans legouvernement, je ne sais pas s’il est dans l’assemblée (mouvement);mais je le sens un peu partout. (Nouveau mouvement.) Il a l’oreillefine, il m’entendra. (On rit.) Je m’adresse donc au parti clérical,et je lui dis: Cette loi est votre loi. Tenez, franchement, je medéfie de vous. Instruire, c’est construire. (Sensation.) Je me défiede ce que vous construisez. (Très bien! très bien!)

Je ne veux pas vous confier l’enseignement de la jeunesse, l’âme desenfants, le développement des intelligences neuves qui s’ouvrent à lavie, l’esprit des générations nouvelles, c’est-à-dire l’avenir de laFrance. Je ne veux pas vous confier l’avenir de la France, parce quevous le confier, ce serait vous le livrer. (Mouvement.)

Il ne me suffit pas que les générations nouvelles nous succèdent,j’entends qu’elles nous continuent. Voilà pourquoi je ne veux ni devotre main, ni de votre souffle sur elles. Je ne veux pas que ce qui aété fait par nos pères soit défait par vous. Après cette gloire, je neveux pas de cette honte. (Mouvement prolongé.)

Votre loi est une loi qui a un masque. (Bravo!)

Elle dit une chose et elle en ferait une autre. C’est une penséed’asservissem*nt qui prend les allures de la liberté. C’est uneconfiscation intitulée donation. Je n’en veux pas. (Applaudissem*nts à gauche.)

C’est votre habitude. Quand vous forgez une chaîne, vous dites: Voiciune liberté! Quand vous faites une proscription, vous criez: Voilà uneamnistie! (Nouveaux applaudissem*nts.)

Ah! je ne vous confonds pas avec l’église, pas plus que je ne confondsle gui avec le chêne. Vous êtes les parasites de l’église, vous êtesla maladie de l’église. (On rit.) Ignace est l’ennemi de Jésus.(Vive approbation à gauche.) Vous êtes, non les croyants, mais lessectaires d’une religion que vous ne comprenez pas. Vous êtes lesmetteurs en scène de la sainteté. Ne mêlez pas l’église à vosaffaires, à vos combinaisons, à vos stratégies, à vos doctrines, à vosambitions. Ne l’appelez pas votre mère pour en faire votre servante.(Profonde sensation.) Ne la tourmentez pas sous le prétexte de luiapprendre la politique. Surtout ne l’identifiez pas avec vous. Voyezle tort que vous lui faites. M. l’évêque de Langres vous l’a dit. (On rit.)

Voyez comme elle dépérit depuis qu’elle vous a! Vous vous faites sipeu aimer que vous finiriez par la faire haïr! En vérité, je vousle dis (on rit), elle se passera fort bien de vous. Laissez-la enrepos. Quand vous n’y serez plus, on y reviendra. Laissez-la, cettevénérable église, cette vénérable mère, dans sa solitude, dans sonabnégation, dans son humilité. Tout cela compose sa grandeur! Sasolitude lui attirera la foule, son abnégation est sa puissance, sonhumilité est sa majesté. (Vive adhésion.)

Vous parlez d’enseignement religieux! Savez-vous quel est le véritableenseignement religieux, celui devant lequel il faut se prosterner,celui qu’il ne faut pas troubler? C’est la sœur de charité au chevetdu mourant. C’est le frère de la Merci rachetant l’esclave. C’estVincent de Paul ramassant l’enfant trouvé. C’est l’évêque de Marseilleau milieu des pestiférés. C’est l’archevêque de Paris abordant avecun sourire ce formidable faubourg Saint-Antoine, levant son crucifixau-dessus de la guerre civile, et s’inquiétant peu de recevoir lamort, pourvu qu’il apporte la paix. (Bravo!) Voilà le véritableenseignement religieux, l’enseignement religieux réel, profond,efficace et populaire, celui qui, heureusem*nt pour la religion etl’humanité, fait encore plus de chrétiens que vous n’en défaites!(Longs applaudissem*nts à gauche.)

Ah! nous vous connaissons! nous connaissons le parti clérical. C’estun vieux parti qui a des états de service. (On rit.) C’est lui quimonte la garde à la porte de l’orthodoxie. (On rit.) C’est lui quia trouvé pour la vérité ces deux étais merveilleux, l’ignorance etl’erreur. C’est lui qui fait défense à la science et au génie d’allerau delà du missel et qui veut cloîtrer la pensée dans le dogme. Tousles pas qu’a faits l’intelligence de l’Europe, elle les a faits malgrélui. Son histoire est écrite dans l’histoire du progrès humain, maiselle est écrite au verso. (Sensation.) Il s’est opposé à tout. (On rit.)

C’est lui qui a fait battre de verges Prinelli pour avoir dit queles étoiles ne tomberaient pas. C’est lui qui a appliqué Campanellavingt-sept fois à la question pour avoir affirmé que le nombre desmondes était infini et entrevu le secret de la création. C’est lui quia persécuté Harvey pour avoir prouvé que le sang circulait. De parJosué, il a enfermé Galilée; de par saint Paul, il a emprisonnéChristophe Colomb. (Sensation.) Découvrir la loi du ciel, c’étaitune impiété; trouver un monde, c’était une hérésie. C’est lui qui aanathématisé Pascal au nom de la religion, Montaigne au nom de lamorale, Molière au nom de la morale et de la religion. Oh! oui, certes, qui que vous soyez, qui vous appelez le parti catholique etqui êtes le parti clérical, nous vous connaissons. Voilà longtempsdéjà que la conscience humaine se révolte contre vous et vous demande:Qu’est-ce que vous me voulez? Voilà longtemps déjà que vous essayez demettre un bâillon à l’esprit humain. (Acclamations à gauche.)

Et vous voulez être les maîtres de l’enseignement! Et il n’y a pas unpoëte, pas un écrivain, pas un philosophe, pas un penseur, que vousacceptiez! Et tout ce qui a été écrit, trouvé, rêvé, déduit, illuminé,imaginé, inventé par les génies, le trésor de la civilisation,l’héritage séculaire des générations, le patrimoine commun desintelligences, vous le rejetez! Si le cerveau de l’humanité était làdevant vos yeux, à votre discrétion, ouvert comme la page d’un livre,vous y feriez des ratures! (Oui! oui!) Convenez-en! (Mouvement prolongé.)

Enfin, il y a un livre, un livre qui semble d’un bout à l’autre uneémanation supérieure, un livre qui est pour l’univers ce que le koranest pour l’islamisme, ce que les védas sont pour l’Inde, un livrequi contient toute la sagesse humaine éclairée par toute la sagessedivine, un livre que la vénération des peuples appelle le Livre, laBible! Eh bien! votre censure a monté jusque-là! Chose inouïe! despapes ont proscrit la Bible! Quel étonnement pour les esprits sages,quelle épouvante pour les cœurs simples, de voir l’index de Rome posésur le livre de Dieu! (Vive adhésion à gauche.)

Et vous réclamez la liberté d’enseigner! Tenez, soyons sincères,entendons-nous sur la liberté que vous réclamez; c’est la liberté dene pas enseigner. (Applaudissem*nts à gauche. ― Vives réclamations à droite.)

Ah! vous voulez qu’on vous donne des peuples à instruire! Fortbien. ― Voyons vos élèves. Voyons vos produits. (On rit.) Qu’est-ceque vous avez fait de l’Italie? Qu’est-ce que vous avez fait del’Espagne? Depuis des siècles vous tenez dans vos mains, à votrediscrétion, à votre école, sous votre férule, ces deux grandesnations, illustres parmi les plus illustres; qu’en avez-vous fait?(Mouvement.)

Je vais vous le dire. Grâce à vous, l’Italie, dont aucun homme quipense ne peut plus prononcer le nom qu’avec une inexprimable douleurfiliale, l’Italie, cette mère des génies et des nations, qui a répandusur l’univers toutes les plus éblouissantes merveilles de la poésieet des arts, l’Italie, qui a appris à lire au genre humain, l’Italieaujourd’hui ne sait pas lire! (Profonde sensation.)

Oui, l’Italie est de tous les états de l’Europe celui où il y ale moins de natifs sachant lire! (Réclamations à droite. — Cris violents.)

L’Espagne, magnifiquement dotée, l’Espagne, qui avait reçu des romainssa première civilisation, des arabes sa seconde civilisation, de laprovidence, et malgré vous, un monde, l’Amérique; l’Espagne a perdu,grâce à vous, grâce à votre joug d’abrutissem*nt, qui est un jougde dégradation et d’amoindrissem*nt (applaudissem*nts à gauche),l’Espagne a perdu ce secret de la puissance qu’elle tenait desromains, ce génie des arts qu’elle tenait des arabes, ce monde qu’elletenait de Dieu, et, en échange de tout ce que vous lui avez faitperdre, elle a reçu de vous l’inquisition. (Mouvement.)

L’inquisition, que certains hommes du parti essayent aujourd’hui deréhabiliter avec une timidité pudique dont je les honore. (Longue hilarité à gauche. — Réclamations à droite.) L’inquisition, quia brûlé sur le bûcher ou étouffé dans les cachots cinq millionsd’hommes! (Dénégations à droite.) Lisez l’histoire! L’inquisition,qui exhumait les morts pour les brûler comme hérétiques (C’est vrai!), témoin Urgel et Arnault, comte de Forcalquier. L’inquisition,qui déclarait les enfants des hérétiques, jusqu’à la deuxièmegénération, infâmes et incapables d’aucuns honneurs publics, enexceptant seulement, ce sont les propres termes des arrêts, ceux qui auraient dénoncé leur père! (Long mouvement.) L’inquisition, qui,à l’heure où je parle, tient encore dans la bibliothèque vaticane lesmanuscrits de Galilée clos et scellés sous le scellé de l’index!(Agitation.) Il est vrai que, pour consoler l’Espagne de ce que vouslui ôtiez et de ce que vous lui donniez, vous l’avez surnommée laCatholique! (Rumeurs à droite.)

Ah! savez-vous? vous avez arraché à l’un de ses plus grands hommes cecri douloureux qui vous accuse: «J’aime mieux qu’elle soit la Grande que la Catholique!» (Cris à droite. Longue interruption. — Plusieurs membres interpellent violemment l’orateur.)

Voilà vos chefs-d’œuvre! Ce foyer qu’on appelait l’Italie, vousl’avez éteint. Ce colosse qu’on appelait l’Espagne, vous l’avez miné.L’une est en cendres, l’autre est en ruine. Voilà ce que vous avezfait de deux grands peuples. Qu’est-ce que vous voulez faire de laFrance? (Mouvement prolongé.)

Tenez, vous venez de Rome; je vous fais compliment. Vous avez eu là unbeau succès. (Rires et bravos à gauche.) Vous venez de bâillonner lepeuple romain; maintenant vous voulez bâillonner le peuple français.Je comprends, cela est encore plus beau, cela tente. Seulement,prenez garde! c’est malaisé. Celui-ci est un lion tout à fait vivant.(Agitation.)

À qui en voulez-vous donc? Je vais vous le dire. Vous en voulez à laraison humaine. Pourquoi? Parce qu’elle fait le jour. (Oui! oui! Non! non!)

Oui, voulez-vous que je vous dise ce qui vous importune? C’est cetteénorme quantité de lumière libre que la France dégage depuis troissiècles, lumière toute faite de raison, lumière aujourd’hui pluséclatante que jamais, lumière qui fait de la nation française lanation éclairante, de telle sorte qu’on aperçoit la clarté de laFrance sur la face de tous les peuples de l’univers. (Sensation.) Ehbien, cette clarté de la France, cette lumière libre, cette lumièredirecte, cette lumière qui ne vient pas de Rome, qui vient deDieu, voilà ce que vous voulez éteindre, voilà ce que nous voulonsconserver! (Oui! oui! — Bravos à gauche.)

Je repousse votre loi. Je la repousse parce qu’elle confisquel’enseignement primaire, parce qu’elle dégrade l’enseignementsecondaire, parce qu’elle abaisse le niveau de la science, parcequ’elle diminue mon pays. (Sensation.)

Je la repousse, parce que je suis de ceux qui ont un serrement decœur et la rougeur au front toutes les fois que la France subit, pourune cause quelconque, une diminution, que ce soit une diminutionde territoire, comme par les traités de 1815, ou une diminution degrandeur intellectuelle, comme par votre loi! (Vifs applaudissem*nts à gauche.)

Messieurs, avant de terminer, permettez-moi d’adresser ici, du haut dela tribune, au parti clérical, au parti qui nous envahit (Écoutez! écoutez!), un conseil sérieux. (Rumeurs à droite.)

Ce n’est pas l’habileté qui lui manque. Quand les circonstancesl’aident, il est fort, très fort, trop fort! (Mouvement.) Il saitl’art de maintenir une nation dans un état mixte et lamentable, quin’est pas la mort, mais qui n’est plus la vie. (C’est vrai!) Ilappelle cela gouverner. (Rires.) C’est le gouvernement par laléthargie. (Nouveaux rires.)

Mais qu’il y prenne garde, rien de pareil ne convient à la France.C’est un jeu redoutable que de lui laisser entrevoir, seulemententrevoir, à cette France, l’idéal que voici: la sacristie souveraine,la liberté trahie, l’intelligence vaincue et liée, les livresdéchirés, le prône remplaçant la presse, la nuit faite dans lesesprits par l’ombre des soutanes, et les génies matés par les bedeaux!(Acclamations à gauche. — Dénégations furieuses à droite.)

C’est vrai, le parti clérical est habile; mais cela ne l’empêche pasd’être naïf. (Hilarité.) Quoi! il redoute le socialisme! Quoi! ilvoit monter le flot, à ce qu’il dit, et il lui oppose, à ce flot quimonte, je ne sais quel obstacle à claire-voie! Il voit monter le flot,et il s’imagine que la société sera sauvée parce qu’il aura combiné,pour la défendre, les hypocrisies sociales avec les résistancesmatérielles, et qu’il aura mis un jésuite partout où il n’y a pas ungendarme! (Rires et applaudissem*nts.) Quelle pitié!

Je le répète, qu’il y prenne garde, le dix-neuvième siècle lui estcontraire. Qu’il ne s’obstine pas, qu’il renonce à maîtriser cettegrande époque pleine d’instincts profonds et nouveaux, sinon il neréussira qu’à la courroucer, il développera imprudemment le côtéredoutable de notre temps, et il fera surgir des éventualitésterribles. Oui, avec ce système qui fait sortir, j’y insiste,l’éducation de la sacristie et le gouvernement du confessionnal…(Longue interruption. Cris: À l’ordre! Plusieurs membres de la droite se lèvent. M.leprésident et M.Victor Hugo échangent un colloque qui ne parvient pas jusqu’à nous. Violent tumulte. L’orateur reprend, en se tournant vers la droite:)

Messieurs, vous voulez beaucoup, dites-vous, la liberté del’enseignement; tâchez de vouloir un peu la liberté de la tribune.(On rit. Le bruit s’apaise.)

Avec ces doctrines qu’une logique inflexible et fatale entraîne,malgré les hommes eux-mêmes, et féconde pour le mal, avec cesdoctrines qui font horreur quand on les regarde dans l’histoire…(Nouveaux cris: À l’ordre. L’orateur s’interrompant:)

Messieurs, le parti clérical, je vous l’ai dit, nous envahit. Je le combats, et au moment où ce parti se présente une loi à la main, c’est mon droitde législateur d’examiner cette loi et d’examiner ce parti. Vous nem’empêcherez pas de le faire. (Très bien!) Je continue.

Oui, avec ce système-là, cette doctrine-là et cette histoire-là, quele parti clérical le sache, partout où il sera, il engendrera desrévolutions; partout, pour éviter Torquemada, on se jettera dansRobespierre. (Sensation.) Voilà ce qui fait du parti qui s’intituleparti catholique un sérieux danger public. Et ceux qui, comme moi,redoutent également pour les nations le bouleversem*nt anarchique etl’assoupissem*nt sacerdotal, jettent le cri d’alarme. Pendant qu’il enest temps encore, qu’on y songe bien! (Clameurs à droite.)

Vous m’interrompez. Les cris et les murmures couvrent ma voix.Messieurs, je vous parle, non en agitateur, mais en honnête homme!(Écoutez! écoutez!) Ah çà, messieurs, est-ce que je vous seraissuspect, par hasard?

Cris à droite. — Oui! oui!

M. Victor Hugo. — Quoi! je vous suis suspect! Vous le dites?

Cris à droite. — Oui! oui!

(Tumulte inexprimable. Une partie de la droite se lève et interpelle l’orateur impassible à la tribune.)

Eh bien! sur ce point, il faut s’expliquer. (Le silence se rétablit.) C’est en quelque sorte un fait personnel. Vous écouterez,je le pense, une explication que vous avez provoquée vous-mêmes. Ah!je vous suis suspect! Et de quoi?

Je vous suis suspect! Mais l’an dernier, je défendais l’ordre en péril comme je défends aujourd’hui la liberté menacée! comme je défendrai l’ordre demain, si le dangerrevient de ce côté-là. (Mouvement.)

Je vous suis suspect! Mais vous étais-je suspect quand j’accomplissaismon mandat de représentant de Paris, en prévenant l’effusion du sangdans les barricades de juin? (Bravos à gauche. Nouveaux cris à droite. Le tumulte recommence.)

Eh bien! vous ne voulez pas même entendre une voix qui défendrésolument la liberté! Si je vous suis suspect, vous me l’êtes aussi.Entre nous le pays jugera. (Très bien! très bien!)

Messieurs, un dernier mot. Je suis peut-être un de ceux qui ont eu lebonheur de rendre à la cause de l’ordre, dans les temps difficiles,dans un passé récent, quelques services obscurs. Ces services, on a pules oublier, je ne les rappelle pas. Mais au moment où je parle, j’aile droit de m’y appuyer. (Non! non! — Si! si!)

Eh bien! appuyé sur ce passé, je le déclare, dans ma conviction, cequ’il faut à la France, c’est l’ordre, mais l’ordre vivant, qui estle progrès; c’est l’ordre tel qu’il résulte de la croissance normale,paisible, naturelle du peuple; c’est l’ordre se faisant à la fois dansles faits et dans les idées par le plein rayonnement de l’intelligencenationale. C’est tout le contraire de votre loi! (Vive adhésion à gauche.)

Je suis de ceux qui veulent pour ce noble pays la liberté et non lacompression, la croissance continue et non l’amoindrissem*nt, lapuissance et non la servitude, la grandeur et non le néant! (Bravo! à gauche.) Quoi! voilà les lois que vous nous apportez! Quoi! vousgouvernants, vous législateurs, vous voulez vous arrêter! vous voulezarrêter la France! Vous voulez pétrifier la pensée humaine, étoufferle flambeau divin, matérialiser l’esprit! (Oui! oui! Non! non!) Maisvous ne voyez donc pas les éléments mêmes du temps où vous êtes. Maisvous êtes donc dans votre siècle comme des étrangers! (Profonde sensation.)

Quoi! c’est dans ce siècle, dans ce grand siècle des nouveautés,des avénements, des découvertes, des conquêtes, que vous rêvezl’immobilité! (Très bien!) C’est dans le siècle de l’espérance quevous proclamez le désespoir! (Bravo!) Quoi! vous jetez à terre, comme des hommes de peine fatigués, la gloire, la pensée, l’intelligence, le progrès, l’avenir, et vous dites: C’est assez!n’allons pas plus loin; arrêtons-nous! (Dénégations à droite.) Maisvous ne voyez donc pas que tout va, vient, se meut, s’accroît, setransforme et se renouvelle autour de vous, au-dessus de vous,au-dessous de vous! (Mouvement.)

Ah! vous voulez vous arrêter! Eh bien! je vous le répète avec uneprofonde douleur, moi qui hais les catastrophes et les écroulements,je vous avertis la mort dans l’âme (on rit à droite), vous ne voulezpas du progrès? vous aurez les révolutions! (Profonde agitation.)Aux hommes assez insensés pour dire: L’humanité ne marchera pas, Dieurépond par la terre qui tremble!

(Longs applaudissem*nts à gauche. L’orateur, descendant de la tribune, est entouré par une foule de membres qui le félicitent. L’assemblée se sépare en proie à une vive émotion.)

V

LA DÉPORTATION[4]

5 avril 1850.

Messieurs, parmi les journées de février, journées qu’on ne peutcomparer à rien dans l’histoire, il y eut un jour admirable, ce futcelui où cette voix souveraine du peuple qui, à travers les rumeursconfuses de la place publique, dictait les décrets du gouvernementprovisoire, prononça cette grande parole: La peine de mort est abolieen matière politique. (Très bien!) Ce jour-là, tous les cœursgénéreux, tous les esprits sérieux tressaillirent. Et en effet, voirle progrès sortir immédiatement, sortir calme et majestueux d’unerévolution toute frémissante; voir surgir au-dessus des massesémues le Christ vivant et couronné; voir du milieu de cet immenseécroulement de lois humaines se dégager dans toute sa splendeur la loidivine (Bravo!); voir la multitude se comporter comme un sage; voir toutes ces passions, toutes ces intelligences, toutes ces âmes, laveille encore pleines de colère, toutes ces bouches qui venaient dedéchirer des cartouches, s’unir et se confondre dans un seul cri,le plus beau qui puisse être poussé par la voix humaine: Clémence!c’était là, messieurs, pour les philosophes, pour les publicistes,pour l’homme chrétien, pour l’homme politique, ce fut pour laFrance et pour l’Europe un magnifique spectacle. Ceux mêmes que lesévénements de février froissaient dans leurs intérêts, dans leurssentiments, dans leurs affections, ceux mêmes qui gémissaient, ceuxmêmes qui tremblaient, applaudirent et reconnurent que les révolutionspeuvent mêler le bien à leurs explosions les plus violentes, etqu’elles ont cela de merveilleux qu’il leur suffit d’une heure sublimepour effacer toutes les heures terribles. (Sensation.)

Du reste, messieurs, ce triomphe subit et éblouissant, quoiquepartiel, du dogme qui prescrit l’inviolabilité de la vie humaine,n’étonna pas ceux qui connaissent la puissance des idées. Dans lestemps ordinaires, dans ce qu’on est convenu d’appeler les tempscalmes, faute d’apercevoir le mouvement profond qui se fait sousl’immobilité apparente de la surface, dans les époques dites époquespaisibles, on dédaigne volontiers les idées; il est de bon goût de lesrailler. Rêve, déclamation, utopie! s’écrie-t-on. On ne tient compteque des faits, et plus ils sont matériels, plus ils sont estimés. Onne fait cas que des gens d’affaires, des esprits pratiques, comme ondit dans un certain jargon (Très bien!), et de ces hommes positifs,qui ne sont, après tout, que des hommes négatifs. (C’est vrai!)

Mais qu’une révolution éclate, les hommes d’affaires, les genshabiles, qui semblaient des colosses, ne sont plus que des nains;toutes les réalités qui n’ont plus la proportion des événementsnouveaux s’écroulent et s’évanouissent; les faits matériels tombent,et les idées grandissent jusqu’au ciel. (Mouvement.)

C’est ainsi, par cette soudaine force d’expansion que les idéesacquièrent en temps de révolution, que s’est faite cette grande chose,l’abolition de la peine de mort en matière politique.

Messieurs, cette grande chose, ce décret fécond qui contient en germetout un code, ce progrès, qui était plus qu’un progrès, qui était unprincipe, l’assemblée constituante l’a adopté et consacré. Elle l’aplacé, je dirais presque au sommet de la constitution, comme unemagnifique avance faite par l’esprit de la révolution à l’esprit dela civilisation, comme une conquête, mais surtout comme une promesse,comme une sorte de porte ouverte qui laisse pénétrer, au milieu desprogrès obscurs et incomplets du présent, la lumière sereine del’avenir.

Et en effet, dans un temps donné, l’abolition de la peine capitaleen matière politique doit amener et amènera nécessairement, par latoute-puissance de la logique, l’abolition pure et simple de la peinede mort! (Oui! oui!)

Eh bien, messieurs, cette promesse, il s’agit aujourd’hui de laretirer! cette conquête, il s’agit d’y renoncer! ce principe,c’est-à-dire la chose qui ne recule pas, il s’agit de le briser! cettejournée mémorable de février, marquée par l’enthousiasme d’un grandpeuple et par l’enfantement d’un grand progrès, il s’agit de la rayerde l’histoire! Sous le titre modeste de loi sur la déportation, legouvernement nous apporte et votre commission vous propose d’adopterun projet de loi que le sentiment public, qui ne se trompe pas, a déjàtraduit et résumé en une seule ligne, que voici: La peine de mort est rétablie en matière politique. (Bravos à gauche. — Dénégations à droite. — Il n’est pas question de cela! — On comble une lacune du code! voilà tout. — C’est pour remplacer la peine capitale!)

Vous l’entendez, messieurs, les auteurs du projet, les membres dela commission, les honorables chefs de la majorité se récrient etdisent: — Il n’est pas question de cela le moins du monde. Il y a unelacune dans le code pénal, on veut la remplir, rien de plus; on veutsimplement remplacer la peine de mort. — N’est-ce pas? C’est bien là cequ’on a dit? On veut donc simplement remplacer la peine de mort, etcomment s’y prend-on? On combine le climat… Oui, quoi que vousfassiez, messieurs, vous aurez beau chercher, choisir, explorer, allerdes Marquises à Madagascar, et revenir de Madagascar aux Marquises,aux Marquises, que M.l’amiral Bruat appelle le tombeau deseuropéens, le climat du lieu de déportation sera toujours, comparéà la France, un climat meurtrier, et l’acclimatement, déjà trèsdifficile pour des personnes libres, satisfaites, placées dans lesmeilleures conditions d’activité et d’hygiène, sera impossible,entendez-vous bien? absolument impossible pour de malheureux détenus.(C’est vrai!)

Je reprends. On veut donc simplement remplacer la peine de mort. Etque fait-on? On combine le climat, l’exil et la prison. Le climatdonne sa malignité, l’exil son accablement, la prison son désespoir;au lieu d’un bourreau on en a trois. La peine de mort est remplacée.(Profonde sensation.) Ah! quittez ces précautions de paroles,quittez cette phraséologie hypocrite; soyez du moins sincères, etdites avec nous: La peine de mort est rétablie! (Bravo! à gauche.)

Oui, rétablie; oui, c’est la peine de mort! et, je vais vous leprouver tout à l’heure, moins terrible en apparence, plus horrible enréalité! (C’est vrai! c’est cela.)

Mais, voyons, discutons froidement. Apparemment vous ne voulez pasfaire seulement une loi sévère, vous voulez faire aussi une loiexécutable, une loi qui ne tombe pas en désuétude le lendemain de sapromulgation? Eh bien! pesez ceci:

Quand vous déposez un excès de sévérité dans la loi, vous y déposezl’impuissance. (Oui! oui! c’est vrai!) Vouloir faire rendre trop àla sévérité de la loi, c’est le plus sûr moyen de ne lui faire rendrerien. Savez-vous pourquoi? C’est parce que la peine juste a, au fondde toutes les consciences, de certaines limites qu’il n’est pas aupouvoir du législateur de déplacer. Le jour où, par votre ordre, laloi veut transgresser cette limite, cette limite sacrée, cette limitetracée dans l’équité de l’homme par le doigt même de Dieu, la loirencontre la conscience qui lui défend de passer outre. D’accord avecl’opinion, avec l’état des esprits, avec le sentiment public, avec lesmœurs, la loi peut tout. En lutte avec ces forces vives de la sociétéet de la civilisation, elle ne peut rien. Les tribunaux hésitent,les jurys acquittent, les textes défaillent et meurent sous l’œilstupéfait des juges. (Mouvement.) Songez-y, messieurs, tout ce quela pénalité construit en dehors de la justice s’écroule promptement,et, je le dis pour tous les partis, eussiez-vous bâti vos iniquités engranit, à chaux et à ciment, il suffira pour les jeter à terre d’unsouffle (Oui! oui!), de ce souffle qui sort de toutes les boucheset qu’on appelle l’opinion. (Sensation.) Je le répète, et voici laformule du vrai dans cette matière: Toute loi pénale a de moins enpuissance ce qu’elle a de trop en sévérité. (C’est vrai!)

Mais je suppose que je me trompe dans mon raisonnement, raisonnement,remarquez-le bien, que je pourrais appuyer d’une foule de preuves.J’admets que je me trompe. Je suppose que cette nouveauté pénale netombera pas immédiatement en désuétude. Je vous accorde qu’aprèsavoir voté une pareille loi, vous aurez ce grand malheur de la voirexécutée. C’est bien. Maintenant, permettez-moi deux questions: Où estl’opportunité d’une telle loi? où en est la nécessité?

L’opportunité?nous dit-on. Oubliez-vous les attentats d’hier, de tous les jours, le15 mai, le 23 juin, le 13 juin? La nécessité? Mais est-ce qu’il n’estpas nécessaire d’opposer à ces attentats, toujours possibles, toujoursflagrants, une répression énorme, une immense intimidation? Larévolution de février nous a ôté la guillotine. Nous faisons commenous pouvons pour la remplacer; nous faisons de notre mieux.(Mouvement prolongé.)

Je m’en aperçois. (On rit.)

Avant d’aller plus loin, un mot d’explication.

Messieurs, autant que qui que ce soit, et j’ai le droit de le dire, etje crois l’avoir prouvé, autant que qui que ce soit, je repousse et jecondamne, sous un régime de suffrage universel, les actes de rébellionet de désordre, les recours à la force brutale. Ce qui convient à ungrand peuple souverain de lui-même, à un grand peuple intelligent, cen’est pas l’appel aux armes, c’est l’appel aux idées. (Sensation.)Pour moi, et ce doit être, du reste, l’axiome de la démocratie, ledroit de suffrage abolit le droit d’insurrection. C’est en cela quele suffrage universel résout et dissout les révolutions.(Applaudissem*nts.)

Voilà le principe, principe incontestable et absolu; j’y insiste.Pourtant, je dois le dire, dans l’application pénale, les incertitudesnaissent. Quand de funestes et déplorables violations de la paixpublique donnent lieu à des poursuites juridiques, rien n’est plusdifficile que de préciser les faits et de proportionner la peine audélit. Tous nos procès politiques l’ont prouvé.

Quoi qu’il en soit, la société doit se défendre. Je suis sur ce pointpleinement d’accord avec vous. La société doit se défendre, et vousdevez la protéger. Ces troubles, ces émeutes, ces insurrections, cescomplots, ces attentats, vous voulez les empêcher, les prévenir, lesréprimer. Soit; je le veux comme vous.

Mais est-ce que vous avez besoin d’une pénalité nouvelle pour cela?Lisez le code. Voyez-y la définition de la déportation. Quel immensepouvoir pour l’intimidation et pour le châtiment!

Tournez-vous donc vers la pénalité actuelle! remarquez tout ce qu’elle remet de terrible entre vos mains!

Quoi! voilà un homme, un homme que le tribunal spécial a condamné!un homme frappé pour le plus incertain de tous les délits, un délitpolitique, par la plus incertaine de toutes les justices, la justicepolitique!… (Rumeurs à droite. — Longue interruption.)

Messieurs, je m’étonne de cette interruption. Je respecte toutes lesjuridictions légales et constitutionnelles; mais quand je qualifie lajustice politique en général comme je viens de le faire, je ne faisque répéter ce qu’a dit dans tous les siècles la philosophie de tousles peuples, et je ne suis que l’écho de l’histoire.

Je poursuis.

Voilà un homme que le tribunal spécial a condamné.

Cet homme, un arrêt de déportation vous le livre. Remarquez ce quevous pouvez en faire, remarquez le pouvoir que la loi vous donne! Jedis le code pénal actuel, la loi actuelle, avec sa définition de ladéportation.

Cet homme, ce condamné, ce criminel selon les uns, ce héros selon lesautres, car c’est là le malheur des temps… (Explosion de murmuresà droite.)

M.le président. — Quand la justice a prononcé, le criminel estcriminel pour tout le monde, et ne peut être un héros que pour sescomplices. (Bravos à droite.)

M.Victor Hugo. — Je ferai remarquer ceci à monsieur le présidentDupin: le maréchal Ney, jugé en 1815, a été déclaré criminel par lajustice. Il est un héros, pour moi, et je ne suis pas son complice.(Longs applaudissem*nts à gauche.)

Je reprends. Ce condamné, ce criminel selon les uns, ce héros selonles autres, vous le saisissez; vous le saisissez au milieu de sarenommée, de son influence, de sa popularité; vous l’arrachez à tout,à sa femme, à ses enfants, à ses amis, à sa famille, à sa patrie;vous le déracinez violemment de tous ses intérêts et de toutes sesaffections; vous le saisissez encore tout plein du bruit qu’il faisaitet de la clarté qu’il répandait, et vous le jetez dans les ténèbres,dans le silence, à on ne sait quelle distance effrayante du sol natal.(Sensation.) Vous le tenez là, seul, en proie à lui-même, à sesregrets, s’il croit avoir été un homme nécessaire à son pays; à sesremords, s’il reconnaît avoir été un homme fatal. Vous le tenez là,libre, mais gardé, nul moyen d’évasion, gardé par une garnison quioccupe l’île, gardé par un stationnaire qui surveille la côte, gardépar l’océan, qui ouvre entre cet homme et la patrie un gouffre dequatre mille lieues. Vous tenez cet homme là, incapable de nuire, sanséchos autour de lui, rongé par l’isolement, par l’impuissance et parl’oubli, découronné, désarmé, brisé, anéanti!

Et cela ne vous suffit pas! (Mouvement.)

Ce vaincu, ce proscrit, ce condamné de la fortune, cet homme politiquedétruit, cet homme populaire terrassé, vous voulez l’enfermer! Vousvoulez faire cette chose sans nom qu’aucune législation n’a encorefaite, joindre aux tortures de l’exil les tortures de la prison!multiplier une rigueur par une cruauté! (C’est vrai!) Il ne voussuffit pas d’avoir mis sur cette tête la voûte du ciel tropical,vous voulez y ajouter encore le plafond du cabanon! Cet homme, cemalheureux homme, vous voulez le murer vivant dans une forteresse qui,à cette distance, nous apparaît avec un aspect si funèbre, que vousqui la construisez, oui, je vous le dis, vous n’êtes pas sûrs de ceque vous bâtissez là, et que vous ne savez pas vous-mêmes si c’est uncachot ou si c’est un tombeau! (Mouvement prolongé.)

Vous voulez que lentement, jour par jour, heure par heure, à petitfeu, cette âme, cette intelligence, cette activité, — cette ambition,soit! — ensevelie toute vivante, toute vivante, je le répète, à quatremille lieues de la patrie, sous ce soleil étouffant, sous l’horriblepression de cette prison-sépulcre, se torde, se creuse, se dévore,désespère, demande grâce, appelle la France, implore l’air, la vie,la liberté, et agonise et expire misérablement! Ah! c’est monstrueux!(Profonde sensation.) Ah! je proteste d’avance au nom de l’humanité!Ah! vous êtes sans pitié et sans cœur! Ce que vous appelez uneexpiation, je l’appelle un martyre; et ce que vous appelez unejustice, je l’appelle un assassinat! (Acclamations à gauche.)

Mais levez-vous donc, catholiques, prêtres, évêques, hommes de lareligion qui siégez dans cette assemblée et que je vois au milieu denous! levez-vous, c’est votre rôle! Qu’est-ce que vous faites survos bancs? montez à cette tribune, et venez, avec l’autorité de vossaintes croyances, avec l’autorité de vos saintes traditions, venezdire à ces inspirateurs de mesures cruelles, à ces applaudisseursde lois barbares, à ceux qui poussent la majorité dans cette voiefuneste, dites-leur que ce qu’ils font là est mauvais, que ce qu’ilsfont là est détestable, que ce qu’ils font là est impie! (Oui! oui!)Rappelez-leur que c’est une loi de mansuétude que le Christ est venuapporter au monde, et non une loi de cruauté; dites-leur que le jouroù l’Homme-Dieu a subi la peine de mort, il l’a abolie (Bravo! à gauche); car il a montré que la folle justice humaine pouvait frapperplus qu’une tête innocente, qu’elle pouvait frapper une tête divine!(Sensation.)

Dites aux auteurs, dites aux défenseurs de ce projet, dites à cesgrands politiques que ce n’est pas en faisant agoniser des misérablesdans une cellule, à quatre mille lieues de leur pays, qu’ilsapaiseront la place publique; que, bien au contraire, ils créent undanger, le danger d’exaspérer la pitié du peuple et de la changer encolère. (Oui! oui!) Dites à ces hommes d’être humains; ordonnez-leurde redevenir chrétiens; enseignez-leur que ce n’est pas avec deslois impitoyables qu’on défend les gouvernements et qu’on sauve lessociétés; que ce qu’il faut aux temps douloureux que nous traversons,aux cœurs et aux esprits malades, ce qu’il faut pour résoudre unesituation qui résulte surtout de beaucoup de malentendus et debeaucoup de définitions mal faites, ce ne sont pas des mesures dereprésailles, de réaction, de rancune et d’acharnement, mais des loisgénéreuses, des lois cordiales, des lois de concorde et de sagesse,et que le dernier mot de la crise sociale où nous sommes, je ne melasserai pas de le répéter, non! ce n’est pas la compression, c’est lafraternité; car la fraternité, avant d’être la pensée du peuple, étaitla pensée de Dieu! (Nouvelles acclamations.)

Vous vous taisez! — Eh bien! je continue. Je m’adresse à vous,messieurs les ministres, je m’adresse à vous, messieurs les membresde la commission. Je presse de plus près encore l’idée de votrecitadelle, ou de votre forteresse, puisqu’on choque votre sensibilitéen appelant cela une citadelle. (On rit.)

Quand vous aurez institué ce pénitentiaire des déportés, quand vousaurez créé ce cimetière, avez-vous essayé de vous imaginer ce quiarriverait là-bas? Avez-vous la moindre idée de ce qui s’y passera?Vous êtes-vous dit que vous livriez les hommes frappés par la justicepolitique à l’inconnu et à ce qu’il y a de plus horrible dansl’inconnu? Êtes-vous entrés avec vous-mêmes dans le détail de toutce que renferme d’abominable cette idée, cette affreuse idée de laréclusion dans la déportation? (Murmures à droite.)

Tenez, en commençant, j’ai essayé de vous indiquer et de caractériserd’un mot ce que serait ce climat, ce que serait cet exil, ce queserait ce cabanon. Je vous ai dit que ce seraient trois bourreaux. Ily en a un quatrième que j’oubliais, c’est le directeur du pénitencier.Vous êtes-vous rappelé Jeannet, le bourreau de Sinnamari? Vousêtes-vous rendu compte de ce que serait, je dirais presquenécessairement, l’homme quelconque qui acceptera, à la face du mondecivilisé, la charge morale de cet odieux établissem*nt des îlesMarquises, l’homme qui consentira à être le fossoyeur de cette prisonet le geôlier de cette tombe? (Long mouvement.)

Vous êtes-vous figuré, si loin de tout contrôle et de toutredressem*nt, dans cette irresponsabilité complète, avec une autoritésans limite et des victimes sans défense, la tyrannie possible d’uneâme méchante et basse? Messieurs, les Sainte-Hélène produisent lesHudson Lowe. (Bravo!) Eh bien! vous êtes-vous représenté toutes lestortures, tous les raffinements, tous les désespoirs qu’un homme quiaurait le tempérament de Hudson Lowe pourrait inventer pour des hommesqui n’auraient pas l’auréole de Napoléon?

Ici, du moins, en France, à Doullens, au Mont-Saint-Michel…(L’orateur s’interrompt. Mouvement d’attention.)

Et puisque ce nom m’est venu à la bouche, je saisis cette occasionpour annoncer à M.leministre de l’intérieur que je compteprochainement lui adresser une question sur des faits monstrueuxqui se seraient accomplis dans cette prison du Mont-Saint-Michel.(Chuchotements. — À gauche: Très bien! — L’orateur reprend.) Dans nosprisons de France, à Doullens, au Mont-Saint-Michel, qu’un abusse produise, qu’une iniquité se tente, les journaux s’inquiètent,l’assemblée s’émeut, et le cri du prisonnier parvient au gouvernementet au peuple, répercuté par le double écho de la presse et de latribune. Mais dans votre citadelle des îles Marquises, le patient seraréduit à soupirer douloureusem*nt:Ah! si le peuple le savait! (Très bien!) Oui, là, là-bas, à cetteépouvantable distance, dans ce silence, dans cette solitude murée, oùn’arrivera et d’où ne sortira aucune voix humaine, à qui se plaindrale misérable prisonnier? qui l’entendra? Il y aura entre sa plainte etvous le bruit de toutes les vagues de l’océan. (Sensation profonde)

Messieurs, l’ombre et le silence de la mort pèseront sur ceteffroyable bagne politique.

Rien n’en transpirera, rien n’en arrivera jusqu’à vous, rien!… sice n’est de temps en temps, par intervalles, une nouvelle lugubre quitraversera les mers, qui viendra frapper en France et en Europe, commeun glas funèbre, sur le timbre vivant et douloureux de l’opinion, etqui vous dira: Tel condamné est mort! (Agitation.)

Ce condamné, ce sera, car à cette heure suprême on ne voit plus quele mérite d’un homme, ce sera un publiciste célèbre, un historienrenommé, un écrivain illustre, un orateur fameux. Vous prêterezl’oreille à ce bruit sinistre, vous calculerez le petit nombre demois écoulés, et vous frissonnerez! (Long mouvement. — À gauche: Ils riront!)

Ah! vous le voyez bien! c’est la peine de mort! la peine de mortdésespérée! c’est quelque chose de pire que l’échafaud! c’est la peinede mort sans le dernier regard au ciel de la patrie! (Bravos répétés à gauche.)

Vous ne le voudrez pas! vous rejetterez la loi! (Mouvement.) Cegrand principe, l’abolition de la peine de mort en matière politique,ce généreux principe tombé de la large main du peuple, vous ne voudrezpas le ressaisir! Vous ne voudrez pas le reprendre furtivement à laFrance, qui, loin d’en attendre de vous l’abolition, en attend de vousle complément! Vous ne voudrez pas raturer ce décret, l’honneur de larévolution de février! Vous ne voudrez pas donner un démenti à ce quiétait plus même que le cri de la conscience populaire, à ce qui étaitle cri de la conscience humaine! (Vive adhésion à gauche. — Murmures à droite.)

Je sais, messieurs, que toutes les fois que nous tirons de ce mot, laconscience, tout ce qu’on en doit tirer, selon nous, nous avons lemalheur de faire sourire de bien grands politiques. (À droite: C’est vrai! — À gauche: Ils en conviennent!) Dans le premier moment, cesgrands politiques ne nous croient pas incurables, ils prennent pitiéde nous, ils consentent à traiter cette infirmité dont nous sommesatteints, la conscience, et ils nous opposent avec bonté la raisond’état. Si nous persistons, oh! alors ils se fâchent, ils nousdéclarent que nous n’entendons rien aux affaires, que nous n’avons pasle sens politique, que nous ne sommes pas des hommes sérieux, et…comment vous dirai-je cela? ma foi! ils nous disent un gros mot, laplus grosse injure qu’ils puissent trouver, ils nous appellent poëtes!(On rit.)

Ils nous affirment que tout ce que nous croyons trouver dans notreconscience, la foi au progrès, l’adoucissem*nt des lois et des mœurs,l’acceptation des principes dégagés par les révolutions, l’amourdu peuple, le dévouement à la liberté, le fanatisme de la grandeurnationale, que tout cela, bon en soi sans doute, mène, dansl’application, droit aux déceptions et aux chimères, et que, surtoutes ces choses, il faut s’en rapporter, selon l’occasion et laconjoncture, à ce que conseille la raison d’état. La raison d’état!ah! c’est là le grand mot! et tout à l’heure je le distinguais aumilieu d’une interruption.

Messieurs, j’examine la raison d’état, je me rappelle tous les mauvaisconseils qu’elle a déjà donnés. J’ouvre l’histoire, je vois dans tousles temps toutes les bassesses, toutes les indignités, toutes lesturpitudes, toutes les lâchetés, toutes les cruautés que la raisond’état a autorisées ou qu’elle a faites. Marat l’invoquait aussibien que LouisXI; elle a fait le deux septembre après avoir fait laSaint-Barthélemy; elle a laissé sa trace dans les Cévennes, et ellel’a laissée à Sinnamari; c’est elle qui a dressé les guillotinesde Robespierre, et c’est elle qui dresse les potences de Haynau!(Mouvement.)Ah! mon cœur se soulève! Ah! je ne veux, je ne veux, moi, ni de lapolitique de la guillotine, ni de la politique de la potence, nide Marat, ni de Haynau, ni de votre loi de déportation! (Bravos prolongés.) Et quoi qu’on fasse, quoi qu’il arrive, toutes les foisqu’il s’agira de chercher une inspiration ou un conseil, je suis deceux qui n’hésiteront jamais entre cette vierge qu’on appelle laconscience et cette prostituée qu’on appelle la raison d’état.(Immense acclamation à gauche.)

Je ne suis qu’un poëte, je le vois bien!

Messieurs, s’il était possible, ce qu’à Dieu ne plaise, ce quej’éloigne pour ma part de toutes mes forces, s’il était possible quecette assemblée adoptât la loi qu’on lui propose, il y aurait, je ledis à regret, il y aurait un spectacle douloureux à mettre en regardde la mémorable journée que je vous rappelais en commençant. Ce seraitune époque de calme défaisant à loisir ce qu’a fait de grand et debon, dans une sorte d’improvisation sublime, une époque de tempête.(Très bien!) Ce serait la violence dans le sénat, contrastant avecla sagesse dans la place publique. (Bravo à gauche.) Ce seraient leshommes d’état se montrant aveugles et passionnés là où les hommes dupeuple se sont montrés intelligents et justes! (Murmures à droite.)Oui, intelligents et justes! Messieurs, savez-vous ce que faisait lepeuple de février en proclamant la clémence? Il fermait la portedes révolutions. Et savez-vous ce que vous faites en décrétant lesvengeances? Vous la rouvrez. (Mouvement prolongé.)

Messieurs, cette loi, dit-on, n’aura pas d’effet rétroactif et estdestinée à ne régir que l’avenir. Ah! puisque vous prononcez ce mot,l’avenir, c’est précisément sur ce mot et sur ce qu’il contient que jevous engage à réfléchir. Voyons, pour qui faites-vous cette loi? Lesavez-vous? (Agitation sur tous les bancs.)

Messieurs de la majorité, vous êtes victorieux en ce moment, vousêtes les plus forts, mais êtes-vous sûrs de l’être toujours? (Longue rumeur à droite.)

Ne l’oubliez pas, le glaive de la pénalité politique n’appartient pasà la justice, il appartient au hasard. (L’agitation redouble.)Il passe au vainqueur avec la fortune. Il fait partie de ce hideuxmobilier révolutionnaire que tout coup d’état heureux, que touteémeute triomphante trouve dans la rue et ramasse le lendemain de lavictoire, et il a cela de fatal, ce terrible glaive, que chaque partiest destiné tour à tour à le tenir dans sa main et à le sentir sur satête. (Sensation générale.)

Ah! quand vous combinez une de ces lois de vengeance (Non! non! à droite), que les partis vainqueurs appellent lois de justice dans labonne foi de leur fanatisme (mouvement), vous êtes bien imprudentsd’aggraver les peines et de multiplier les rigueurs. (Nouveau mouvement.) Quant à moi, je ne sais pas moi-même, dans cette époquede trouble, l’avenir qui m’est réservé. Je plains d’une pitiéfraternelle toutes les victimes actuelles, toutes les victimespossibles de nos temps révolutionnaires. Je hais et je voudrais brisertout ce qui peut servir d’arme aux violences. Or cette loi que vousfaites est une loi redoutable qui peut avoir d’étranges contre-coups,c’est une loi perfide dont les retours sont inconnus. Et peut-être, aumoment où je vous parle, savez-vous qui je défends contre vous? C’estvous! (Profonde sensation.)

Oui, j’y insiste, vous ne savez pas vous-mêmes ce qu’à un jour donné,ce que, dans des circonstances possibles, votre propre loi fera devous! (Agitation inexprimable. Les interruptions se croisent.)

Vous vous récriez de ce côté, vous ne croyez pas à mes paroles. (À droite: Non! non!) Voyons. Vous pouvez fermer les yeux à l’avenir;mais les fermerez-vous au passé? L’avenir se conteste, le passé ne serécuse pas. Eh bien! tournez la tête, regardez à quelques années enarrière. Supposez que les deux révolutions survenues depuis vingtans aient été vaincues par la royauté, supposez que votre loi dedéportation eût existé alors, CharlesX aurait pu l’appliquer à M.Thiers, et Louis-Philippe à M.Odilon Barrot. (Applaudissem*nts à gauche.)

M.Odilon Barrot, se levant. — Je demande à l’orateur la permission de l’interrompre.

M.Victor Hugo. — Volontiers.

M.Odilon Barrot. — Je n’ai jamais conspiré; j’ai soutenu le dernier lamonarchie; je ne conspirerai jamais, et aucune justice ne pourra pasplus m’atteindre dans l’avenir qu’elle n’aurait pu m’atteindre dans lepassé. (Très bien! à droite.)

M.Victor Hugo. — M.Odilon Barrot, dont j’honore le noble caractère,s’est mépris sur le sens de mes paroles. Il a oublié qu’au moment oùje parlais, je ne parlais pas de la justice juste, mais de la justiceinjuste, de la justice politique, de la justice des partis. Or lajustice injuste frappe l’homme juste, et pouvait et peut encorefrapper M.Odilon Barrot. C’est ce que j’ai dit, et c’est ce que jemaintiens. (Réclamations à droite.)

Quand je vous parle des revanches de la destinée et de tout ce qu’unepareille loi peut contenir de contre-coups, vous murmurez. Eh bien!j’insiste encore! et je vous préviens seulement que, si vous murmurezmaintenant, vous murmurerez contre l’histoire. (Le silence se rétablit. — Écoutez!)

De tous les hommes qui ont dirigé le gouvernement ou dominé l’opiniondepuis soixante ans, il n’en est pas un, pas un, entendez-vous bien?qui n’ait été précipité, soit avant, soit après. Tous les noms quirappellent des triomphes rappellent aussi des catastrophes; l’histoireles désigne par des synonymes où sont empreintes leurs disgrâces,tous, depuis le captif d’Olmutz, qui avait été La Fayette, jusqu’audéporté de Sainte-Hélène, qui avait été Napoléon. (Mouvement.)

Voyez et réfléchissez. Qui a repris le trône de France en 1814?L’exilé de Hartwell. Qui a régné après 1830? Le proscrit de Reichenau,redevenu aujourd’hui le banni de Claremont. Qui gouverne en ce moment?Le prisonnier de Ham. (Profonde sensation.) Faites des lois deproscription maintenant! (Bravo! à gauche.)

Ah! que ceci vous instruise! Que la leçon des uns ne soit pas perduepour l’orgueil des autres!

L’avenir est un édifice mystérieux que nous bâtissons nous-mêmes denos propres mains dans l’obscurité, et qui doit plus tard nous servirà tous de demeure. Un jour vient où il se referme sur ceux qui l’ontbâti. Ah! puisque nous le construisons aujourd’hui pour l’habiterdemain, puisqu’il nous attend, puisqu’il nous saisira sans nul doute,composons-le donc, cet avenir, avec ce que nous avons de meilleur dansl’âme, et non avec ce que nous avons de pire; avec l’amour, et nonavec la colère!

Faisons-le rayonnant et non ténébreux! faisons-en un palais et non uneprison!

Messieurs, la loi qu’on vous propose est mauvaise, barbare, inique.Vous la repousserez. J’ai foi dans votre sagesse et dans votrehumanité. Songez-y au moment du vote. Quand les hommes mettent dansune loi l’injustice, Dieu y met la justice, et il frappe avec cetteloi ceux qui l’ont faite. (Mouvement général et prolongé.)

Un dernier mot, ou, pour mieux dire, une dernière prière, une dernièresupplication.

Ah! croyez-moi, je m’adresse à vous tous, hommes de tous les partisqui siégez dans cette enceinte, et parmi lesquels il y a sur tousces bancs tant de cœurs élevés et tant d’intelligences généreuses,croyez-moi, je vous parle avec une profonde conviction et une profondedouleur, ce n’est pas un bon emploi de notre temps que de faire deslois comme celle-ci! (Très bien! c’est vrai!) Ce n’est pas un bonemploi de notre temps que de nous tendre les uns aux autres desembûches dans une pénalité terrible et obscure, et de creuser pour nosadversaires des abîmes de misère et de souffrance où nous tomberonspeut-être nous-mêmes! (Agitation.)

Mon Dieu! quand donc cesserons-nous de nous menacer et de nousdéchirer? Nous avons pourtant autre chose à faire! Nous avons autourde nous les travailleurs qui demandent des ateliers, les enfants quidemandent des écoles, les vieillards qui demandent des asiles, lepeuple qui demande du pain, la France qui demande de la gloire!(Bravo! à gauche. — On rit à droite.)

Nous avons une société nouvelle à faire sortir des entrailles de lasociété ancienne, et, quant à moi, je suis de ceux qui ne veulentsacrifier ni l’enfant ni la mère. (Mouvement.) Ah! nous n’avons pasle temps de nous haïr! (Nouveau mouvement.)

La haine dépense de la force, et, de toutes les manières de dépenserde la force, c’est la plus mauvaise. (Très bien! bravo!) Réunissonsfraternellement tous nos efforts, au contraire, dans un but commun, lebien du pays. Au lieu d’échafauder péniblement des lois d’irritationet d’animosité, des lois qui calomnient ceux qui les font(mouvement), cherchons ensemble, et cordialement, la solutiondu redoutable problème de civilisation qui nous est posé, et quicontient, selon ce que nous en saurons faire, les catastrophes lesplus fatales ou le plus magnifique avenir. (Bravo! à gauche.)

Nous sommes une génération prédestinée, nous touchons à une crisedécisive, et nous avons de bien plus grands et de bien plus effrayantsdevoirs que nos pères. Nos pères n’avaient que la France à servir;nous, nous avons la France à sauver. Non, nous n’avons pas le temps denous haïr! (Mouvement prolongé.) Je vote contre le projet de loi!(Acclamations à gauche et longs applaudissem*nts. — La séance est suspendue, pendant que tout le côté gauche en masse descend et vient féliciter l’orateur au pied de la tribune.)

VI

LE SUFFRAGE UNIVERSEL[5]

20 mai 1850.

Messieurs, la révolution de février, et, pour ma part, puisqu’ellesemble vaincue, puisqu’elle est calomniée, je chercherai toutes lesoccasions de la glorifier dans ce qu’elle a fait de magnanime et debeau (Très bien! très bien!), la révolution de février avait eu deuxmagnifiques pensées. La première, je vous la rappelais l’autre jour,ce fut de monter jusqu’aux sommets de l’ordre politique et d’enarracher la peine de mort; la seconde, ce fut d’élever subitement lesplus humbles régions de l’ordre social au niveau des plus hautes etd’y installer la souveraineté.

Double et pacifique victoire du progrès qui, d’une part, relevaitl’humanité, qui, d’autre part, constituait le peuple, qui emplissaitde lumière en même temps le monde politique et le monde social, et quiles régénérait et les consolidait tous deux à la fois, l’un par laclémence, l’autre par l’égalité. (Bravo! à gauche.)

Messieurs, le grand acte, tout ensemble politique et chrétien, parlequel la révolution de février fit pénétrer son principe jusque dansles racines mêmes de l’ordre social, fut l’établissem*nt du suffrageuniversel, fait capital, fait immense, événement considérable quiintroduisit dans l’état un élément nouveau, irrévocable, définitif.Remarquez-en, messieurs, toute la portée. Certes, ce fut une grandechose de reconnaître le droit de tous, de composer l’autoritéuniverselle de la somme des libertés individuelles, de dissoudrece qui restait des castes dans l’unité auguste d’une souverainetécommune, et d’emplir du même peuple tous les compartiments du vieuxmonde social; certes, cela fut grand. Mais, messieurs, c’est surtoutdans son action sur les classes qualifiées jusqu’alors classesinférieures qu’éclate la beauté du suffrage universel. (Rires ironiques à droite.)

Messieurs, vos rires me contraignent d’y insister. Oui, le merveilleuxcôté du suffrage universel, le côté efficace, le côté politique, lecôté profond, ce ne fut pas de lever le bizarre interdit électoral quipesait, sans qu’on pût deviner pourquoi, — mais c’était la sagesse desgrands hommes d’état de ce temps-là (on rit à gauche), — qui sontles mêmes que ceux de ce temps-ci… — (nouveaux rires approbatifs à gauche); ce ne fut pas, dis-je, de lever le bizarre interditélectoral qui pesait sur une partie de ce qu’on nommait la classemoyenne, et même de ce qu’on nommait la classe élevée; ce ne fut pasde restituer son droit à l’homme qui était avocat, médecin, lettré,administrateur, officier, professeur, prêtre, magistrat, et quin’était pas électeur; à l’homme qui était juré, et qui n’était pasélecteur; à l’homme qui était membre de l’institut, et qui n’étaitpas électeur; à l’homme qui était pair de France, et qui n’était pasélecteur; non, le côté merveilleux, je le répète, le côté profond,efficace, politique du suffrage universel, ce fut d’aller chercherdans les régions douloureuses de la société, dans les bas-fonds, commevous dites, l’être courbé sous le poids des négations sociales, l’êtrefroissé qui, jusqu’alors, n’avait eu d’autre espoir que la révolte, etde lui apporter l’espérance sous une autre forme (Très bien!), et delui dire: Vote! ne te bats plus! (Mouvement.) Ce fut de rendre sapart de souveraineté à celui qui jusque-là n’avait eu que sa part desouffrance! Ce fut d’aborder dans ses ténèbres matérielles et moralesl’infortuné qui, dans les extrémités de sa détresse, n’avait d’autrearme, d’autre défense, d’autre ressource que la violence, et de luiretirer la violence, et de lui remettre dans les mains, à la place dela violence, le droit! (Bravos prolongés.)

Oui, la grande sagesse de cette révolution de février qui, prenantpour base de la politique l’évangile (à droite: Quelle impiété!),institua le suffrage universel, sa grande sagesse, et en même temps sagrande justice, ce ne fut pas seulement de confondre et de dignifierdans l’exercice du même pouvoir souverain le bourgeois et leprolétaire; ce fut d’aller chercher dans l’accablement, dans ledélaissem*nt, dans l’abandon, dans cet abaissem*nt qui conseille simal, l’homme de désespoir, et de lui dire: Espère! l’homme de colère,et de lui dire: Raisonne! le mendiant, comme on l’appelle, levagabond, comme on l’appelle, le pauvre, l’indigent, le déshérité, lemalheureux, le misérable, comme on l’appelle, et de le sacrer citoyen!(Acclamation à gauche.)

Voyez, messieurs, comme ce qui est profondément juste est toujours enmême temps profondément politique. Le suffrage universel, en donnantun bulletin à ceux qui souffrent, leur ôte le fusil. En leur donnantla puissance, il leur donne le calme. Tout ce qui grandit l’hommel’apaise. (Mouvement.)

Le suffrage universel dit à tous, et je ne connais pas de plusadmirable formule de la paix publique: Soyez tranquilles, vous êtessouverains. (Sensation.)

Il ajoute: Vous souffrez? eh bien! n’aggravez pas vos souffrances,n’aggravez pas les détresses publiques par la révolte. Vous souffrez?eh bien! vous allez travailler vous-mêmes, dès à présent, au grandœuvre de la destruction de la misère, par des hommes qui seront àvous, par des hommes en qui vous mettrez votre âme, et qui seront, enquelque sorte, votre main. Soyez tranquilles.

Puis, pour ceux qui seraient tentés d’être récalcitrants, il dit:

— Avez-vous voté? Oui. Vous avez épuisé votre droit, tout est dit.Quand le vote a parlé, la souveraineté a prononcé. Il n’appartient pasà une fraction de défaire ni de refaire l’œuvre collective. Vous êtescitoyens, vous êtes libres, votre heure reviendra, sachez l’attendre.En attendant, parlez, écrivez, discutez, enseignez, éclairez;éclairez-vous, éclairez les autres. Vous avez à vous, aujourd’hui,la vérité, demain la souveraineté, vous êtes forts. Quoi! deux modesd’action sont à votre disposition, le droit du souverain et le rôle durebelle, vous choisiriez le rôle du rebelle! ce serait une sottise etce serait un crime. (Applaudissem*nts à gauche.)

Voilà les conseils que donne aux classes souffrantes le suffrageuniversel. (Oui! oui! à gauche. — Rires à droite.) Messieurs,dissoudre les animosités, désarmer les haines, faire tomber lacartouche des mains de la misère, relever l’homme injustement abaisséet assainir l’esprit malade par ce qu’il y a de plus pur au monde, lesentiment du droit librement exercé, reprendre à chacun le droit deforce, qui est le fait naturel, et lui rendre en échange la part desouveraineté, qui est le fait social, montrer aux souffrances uneissue vers la lumière et le bien-être, éloigner les échéancesrévolutionnaires et donner à la société, avertie, le temps de s’ypréparer, inspirer aux masses cette patience forte qui fait les grandspeuples, voilà l’œuvre du suffrage universel (sensation profonde),œuvre éminemment sociale au point de vue de l’état, éminemment moraleau point de vue de l’individu.

Méditez ceci, en effet: sur cette terre d’égalité et de liberté, tousles hommes respirent le même air et le même droit. (Mouvement.) Il ya dans l’année un jour où celui qui vous obéit se voit votre pareil,où celui qui vous sert se voit votre égal, où chaque citoyen, entrantdans la balance universelle, sent et constate la pesanteur spécifiquedu droit de cité, et où le plus petit fait équilibre au plus grand.(Bravo! à gauche. — On rit à droite.) Il y a un jour dans l’année oùle gagne-pain, le journalier, le manœuvre, l’homme qui traîne desfardeaux, l’homme qui casse des pierres au bord des routes, juge lesénat, prend dans sa main, durcie par le travail, les ministres, lesreprésentants, le président de la république, et dit: La puissance,c’est moi! Il y a un jour dans l’année où le plus imperceptiblecitoyen, où l’atome social participe à la vie immense du pays toutentier, où la plus étroite poitrine se dilate à l’air vaste desaffaires publiques; un jour où le plus faible sent en lui la grandeurde la souveraineté nationale, où le plus humble sent en lui l’âme dela patrie! (Applaudissem*nts à gauche. — Rires et bruit à droite.)Quel accroissem*nt de dignité pour l’individu, et par conséquent demoralité! Quelle satisfaction, et par conséquent quel apaisem*nt!Regardez l’ouvrier qui va au scrutin. Il y entre, avec le front tristedu prolétaire accablé, il en sort avec le regard d’un souverain.(Acclamations à gauche. — Murmures à droite.)

Or qu’est-ce que tout cela, messieurs? C’est la fin de la violence,c’est la fin de la force brutale, c’est la fin de l’émeute, c’estla fin du fait matériel, et c’est le commencement du fait moral.(Mouvement) C’est, si vous permettez que je rappelle mes propresparoles, le droit d’insurrection aboli par le droit de suffrage.(Sensation.)

Eh bien! vous, législateurs chargés par la providence de fermer lesabîmes et non de les ouvrir, vous qui êtes venus pour consolideret non pour ébranler, vous, représentants de ce grand peuple del’initiative et du progrès, vous, hommes de sagesse et de raison, quicomprenez toute la sainteté de votre mission, et qui, certes, n’yfaillirez pas, savez-vous ce que vient faire aujourd’hui cette loifatale, cette loi aveugle qu’on ose si imprudemment vous présenter?(Profond silence.)

Elle vient, je le dis avec un frémissem*nt d’angoisse, je le dis avecl’anxiété douloureuse du bon citoyen épouvanté des aventures où l’onprécipite la patrie, elle vient proposer à l’assemblée l’abolition dudroit de suffrage pour les classes souffrantes, et, par conséquent,je ne sais quel rétablissem*nt abominable et impie du droitd’insurrection. (Mouvement prolongé.)

Voilà toute la situation en deux mots. (Nouveau mouvement.)

Oui, messieurs, ce projet, qui est toute une politique, fait deuxchoses, il fait une loi, et il crée une situation.

Une situation grave, inattendue, nouvelle, menaçante, compliquée,terrible.

Allons au plus pressé. Le tour de la loi, considérée en elle-même,viendra. Examinons d’abord la situation.

Quoi! après deux années d’agitation et d’épreuves, inséparables, ilfaut bien le dire, de toute grande commotion sociale, le but étaitatteint!

Quoi! la paix était faite! Quoi! le plus difficile de la solution, leprocédé, était trouvé, et, avec le procédé, la certitude. Quoi! lemode de création pacifique du progrès était substitué au mode violent;les impatiences et les colères avaient désarmé; l’échange du droitde révolte contre le droit de suffrage était consommé; l’homme desclasses souffrantes avait accepté, il avait doucement et noblementaccepté. Nulle agitation, nulle turbulence. Le malheureux s’étaitsenti rehaussé par la confiance sociale. Ce nouveau citoyen, cesouverain restauré, était entré dans la cité avec une dignité sereine.(Applaudissem*nts à gauche. — Depuis quelques instants, un bruit presque continuel, venant de certains bancs de la droite, se mêle à la voix de l’orateur. M. Victor Hugo s’interrompt et se tourne vers la droite.)

Messieurs, je sais bien que ces interruptions calculées etsystématiques (dénégations à droite. — Oui! oui! à gauche) ont pourbut de déconcerter la pensée de l’orateur (C’est vrai!) et de luiôter la liberté d’esprit, ce qui est une manière de lui ôter laliberté de la parole. (Très bien!) Mais c’est là vraiment un tristejeu, et peu digne d’une grande assemblée. (Dénégations à droite.)Quant à moi, je mets le droit de l’orateur sous la sauvegarde de lamajorité vraie, c’est-à-dire de tous les esprits généreux et justesqui siégent sur tous les bancs et qui sont toujours les plus nombreuxparmi les élus d’un grand peuple. (Très bien! à gauche. — Silence àdroite.)

Je reprends. La vie publique avait saisi le prolétaire sans l’étonnerni l’enivrer. Les jours d’élection étaient pour le pays mieux quedes jours de fête, c’étaient des jours de calme. (C’est vrai!) Enprésence de ce calme, le mouvement des affaires, des transactions,du commerce, de l’industrie, du luxe, des arts, avait repris; lespulsations de la vie régulière revenaient. Un admirable résultat étaitobtenu. Un imposant traité de paix était signé entre ce qu’on appelleencore le haut et le bas de la société. (Oui! oui!)

Et c’est là le moment que vous choisissez pour tout remettre enquestion! Et ce traité signé, vous le déchirez! (Mouvement.) Etc’est précisément cet homme, le dernier sur l’échelle de vie, qui,maintenant, espérait remonter, peu à peu et tranquillement, c’estce pauvre, c’est ce malheureux, naguère redoutable, maintenantréconcilié, apaisé, confiant, fraternel, c’est lui que votre loi vachercher! Pourquoi? Pour faire une chose insensée, indigne, odieuse,anarchique, abominable! pour lui reprendre son droit de suffrage!pour l’arracher aux idées de paix, de conciliation, d’espérance, dejustice, de concorde, et, par conséquent, pour le rendre aux idéesde violence! Mais quels hommes de désordre êtes-vous donc? (Nouveau mouvement.)

Quoi! le port était trouvé, et c’est vous qui recommencez lesaventures! Quoi! le pacte était conclu, et c’est vous qui le violez!

Et pourquoi cette violation du pacte? pourquoi cette agression enpleine paix? pourquoi ces emportements? pourquoi cet attentat?pourquoi cette folie? Pourquoi? je vais vous le dire. C’est parcequ’il a plu au peuple, après avoir nommé qui vous vouliez, ce que vousavez trouvé fort bon, de nommer qui vous ne vouliez pas, ce que voustrouvez mauvais. C’est parce qu’il a jugé dignes de son choix deshommes que vous jugiez dignes de vos insultes. C’est parce qu’il estprésumable qu’il a la hardiesse de changer d’avis sur votre comptedepuis que vous êtes le pouvoir, et qu’il peut comparer les actes auxprogrammes, et ce qu’on avait promis avec ce qu’on a tenu. (C’est cela!) C’est parce qu’il est probable qu’il ne trouve pas votregouvernement complètement sublime. (Très bien! — On rit.) C’est parcequ’il semble se permettre de ne pas vous admirer comme il convient.(Très bien! très bien! — Mouvement.) C’est parce qu’il ose user deson vote à sa fantaisie, ce peuple, parce qu’il paraît avoir cetteaudace inouïe de s’imaginer qu’il est libre, et que, selon touteapparence, il lui passe par la tête cette autre idée étrange qu’il estsouverain. (Très bien!) C’est, enfin, parce qu’il a l’insolence devous donner un avis sous cette forme pacifique du scrutin et de ne passe prosterner purement et simplement à vos pieds. (Mouvement.) Alorsvous vous indignez, vous vous mettez en colère, vous déclarez lasociété en danger, vous vous écriez: Nous allons te châtier, peuple!Nous allons te punir, peuple! Tu vas avoir affaire à nous, peuple! — Etcomme ce maniaque de l’histoire, vous battez de verges l’océan!(Acclamation à gauche.)

Que l’assemblée me permette ici une observation qui, selon moi,éclaire jusqu’au fond, et d’un jour vrai et rassurant, cette grandequestion du suffrage universel.

Quoi! le gouvernement veut restreindre, amoindrir, émonder, mutiler lesuffrage universel! Mais y a-t-il bien réfléchi? Mais voyons, vous,ministres, hommes sérieux, hommes politiques, vous rendez-vousbien compte de ce que c’est que le suffrage universel? le suffrageuniversel vrai, le suffrage universel sans restrictions, sansexclusions, sans défiances, comme la révolution de février l’a établi,comme le comprennent et le veulent les hommes de progrès? (Au banc des ministres: C’est de l’anarchie. Nous ne voulons pas de ça!)

Je vous entends, vous me répondez: — Nous n’en voulons pas! c’est lemode de création de l’anarchie! — (Oui! oui! à droite.) Eh bien!c’est précisément tout le contraire. C’est le mode de création dupouvoir. (Bravo! à gauche.) Oui, il faut le dire et le dire bienhaut, et j’y insiste, ceci, selon moi, devrait éclairer toute cettediscussion: ce qui sort du suffrage universel, c’est la liberté, sansnul doute, mais c’est encore plus le pouvoir que la liberté!

Le suffrage universel, au milieu de toutes nos oscillations orageuses,crée un point fixe. Ce point fixe, c’est la volonté nationalelégalement manifestée; la volonté nationale, robuste amarre de l’état,ancre d’airain qui ne casse pas et que viennent battre vainement tourà tour le flux des révolutions et le reflux des réactions! (Profonde sensation.)

Et, pour que le suffrage universel puisse créer ce point fixe, pourqu’il puisse dégager la volonté nationale dans toute sa plénitudesouveraine, il faut qu’il n’ait rien de contestable (C’est vrai! c’est cela!); il faut qu’il soit bien réellement le suffrageuniversel, c’est-à-dire qu’il ne laisse personne, absolument personneen dehors du vote; qu’il fasse de la cité la chose de tous, sansexception; car, en pareille matière, faire une exception, c’estcommettre une usurpation (Bravo! à gauche); il faut, en un mot,qu’il ne laisse à qui que ce soit le droit redoutable de dire à lasociété: Je ne te connais pas! (Mouvement prolongé.)

À ces conditions, le suffrage universel produit le pouvoir, un pouvoircolossal, un pouvoir supérieur à tous les assauts, même les plusterribles; un pouvoir qui pourra être attaqué, mais qui ne pourra êtrerenversé, témoin le 15 mai, témoin le 23 juin (C’est vrai! c’est vrai!); un pouvoir invincible parce qu’il pose sur le peuple, commeAntée parce qu’il pose sur la terre! (Applaudissem*nts à gauche.)Oui, grâce au suffrage universel, vous créez et vous mettez au servicede l’ordre un pouvoir où se condense toute la force de la nation; unpouvoir pour lequel il n’y a qu’une chose qui soit impossible,c’est de détruire son principe, c’est de tuer ce qui l’a engendré.(Nouveaux applaudissem*nts à gauche.)

Grâce au suffrage universel, dans notre époque où flottent ets’écroulent toutes les fictions, vous trouvez le fond solide de lasociété. Ah! vous êtes embarrassés du suffrage universel, hommesd’état! ah! vous ne savez que faire du suffrage universel! Grand Dieu!c’est le point d’appui, l’inébranlable point d’appui qui suffirait àun Archimède politique pour soulever le monde! (Longue acclamation à gauche.)

Ministres, hommes qui nous gouvernez, en détruisant le caractèreintégral du suffrage universel, vous attentez au principe même dupouvoir, du seul pouvoir possible aujourd’hui! Comment ne voyez-vouspas cela?

Tenez, voulez-vous que je vous le dise? Vous ne savez pas vous-mêmesce que vous êtes ni ce que vous faites. Je n’accuse pas vosintentions, j’accuse votre aveuglement. Vous vous croyez, de bonnefoi, des conservateurs, des reconstructeurs de la société, desorganisateurs? Eh bien! je suis fâché de détruire votre illusion; àvotre insu, candidement, innocemment, vous êtes des révolutionnaires!(Longue et universelle sensation.)

Oui! et des révolutionnaires de la plus dangereuse espèce, desrévolutionnaires de l’espèce naïve! (Hilarité générale.) Vous avez,et plusieurs d’entre vous l’ont déjà prouvé, ce talent merveilleux defaire des révolutions sans le voir, sans le vouloir et sans le savoir(nouvelle hilarité), en voulant faire autre chose! (On rit. — Très bien! très bien!) Vous nous dites: Soyez tranquilles! Vous saisissezdans vos mains, sans vous douter de ce que cela pèse, la France, lasociété, le présent, l’avenir, la civilisation, et vous les laisseztomber sur le pavé par maladresse! Vous faites la guerre à l’abîme envous y jetant tête baissée! (Long mouvement. — M. d’Hautpoul rit.)

Eh bien! l’abîme ne s’ouvrira pas! (Sensation.) Le peuple nesortira pas de son calme! Le peuple calme, c’est l’avenir sauvé.(Applaudissem*nts à gauche. — Rumeurs à droite.)

L’intelligente et généreuse population parisienne sait cela,voyez-vous, et, je le dis sans comprendre que de telles parolespuissent éveiller des murmures, Paris offrira ce grand et instructifspectacle que si le gouvernement est révolutionnaire, le peuple seraconservateur. (Bravo! bravo! — Rires à droite.)

Il a à conserver, en effet, ce peuple, non-seulement l’avenir de laFrance, mais l’avenir de toutes les nations! Il a à conserver leprogrès humain dont la France est l’âme, la démocratie dont la Franceest le foyer, et ce travail magnifique que la France fait et qui, deshauteurs de la France, se répand sur le monde, la civilisation par laliberté! (Explosion de bravos.) Oui, le peuple sait cela, etquoi qu’on fasse, je le répète, il ne remuera pas. Lui qui a lasouveraineté, il saura aussi avoir la majesté. (Mouvement.) Ilattendra, impassible, que son jour, que le jour infaillible, quele jour légal se lève! Comme il le fait déjà depuis huit mois, auxprovocations quelles qu’elles soient, aux agressions quelles qu’ellessoient, il opposera la formidable tranquillité de la force, et ilregardera, avec le sourire indigné et froid du dédain, vos pauvrespetites lois, si furieuses et si faibles, défier l’esprit du siècle,défier le bon sens public, défier la démocratie, et enfoncer leursmalheureux petit* ongles dans le granit du suffrage universel!(Acclamation prolongée à gauche.)

Messieurs, un dernier mot. J’ai essayé de caractériser la situation.Avant de descendre de cette tribune, permettez-moi de caractériser laloi.

Cette loi, comme brandon révolutionnaire, les hommes du progrèspourraient la redouter; comme moyen électoral, ils la dédaignent.

Ce n’est pas qu’elle soit mal faite, au contraire. Tout inefficacequ’elle est et qu’elle sera, c’est une loi savante, c’est une loiconstruite dans toutes les règles de l’art. Je lui rends justice. (On rit.)

Tenez, voyez, chaque détail est une habileté. Passons, s’il vousplaît, cette revue instructive. (Nouveaux rires. — Très bien!)

À la simple résidence décrétée par la constituante, elle substituesournoisem*nt le domicile. Au lieu de six mois, elle écrit trois ans,et elle dit: C’est la même chose. (Dénégations à droite.) À la placedu principe de la permanence des listes, nécessaire à la sincéritéde l’élection, elle met, sans avoir l’air d’y toucher (on rit), leprincipe de la permanence du domicile, attentatoire au droit del’électeur. Sans en dire un mot, elle biffe l’article 104 du codecivil, qui n’exige pour la constatation du domicile qu’unesimple déclaration, et elle remplace cet article 104 par le censindirectement rétabli, et, à défaut du cens, par une sorted’assujettissem*nt électoral mal déguisé de l’ouvrier au patron, duserviteur au maître, du fils au père. Elle crée ainsi, imprudencemêlée à tant d’habiletés, une sourde guerre entre le patron etl’ouvrier, entre le domestique et le maître, et, chose coupable, entrele père et le fils. (Mouvement. — C’est vrai!)

Ce droit de suffrage, qui, je crois l’avoir démontré, fait partie del’entité du citoyen, ce droit de suffrage sans lequel le citoyen n’estpas, ce droit qui fait plus que le suivre, qui s’incorpore à lui, quirespire dans sa poitrine, qui coule dans ses veines avec son sang, quiva, vient et se meut avec lui, qui est libre avec lui, qui naît aveclui pour ne mourir qu’avec lui, ce droit imperdable, essentiel,personnel, vivant, sacré (on rit à droite), ce droit, qui est lesouffle, la chair et l’âme d’un homme, votre loi le prend à l’hommeet le transporte à quoi? À la chose inanimée, au logis, au tas depierres, au numéro de la maison! Elle attache l’électeur à la glèbe!(Bravos à gauche. — Murmures à droite.)

Je continue.

Elle entreprend, elle accomplit, comme la chose la plus simple dumonde, cette énormité, de faire supprimer par le mandataire le titredu mandant. (Mouvement.) Quoi encore? Elle chasse de la cité légaledes classes entières de citoyens, elle proscrit en masse de certainesprofessions libérales, les artistes dramatiques, par exemple, quel’exercice de leur art contraint à changer de résidence à peu prèstous les ans.

À droite. — Les comédiens dehors! Eh bien! tant mieux.

M.Victor Hugo. — Je constate, et le Moniteur constatera que, lorsquej’ai déploré l’exclusion d’une classe de citoyens digne entre toutesd’estime et d’intérêt, de ce côté on a ri et on a dit: Tant mieux!

À droite. — Oui! oui!

M.Th. Bac. — C’est l’excommunication qui revient. Vos pères jetaientles comédiens hors de l’église, vous faites mieux, vous les jetez horsde la société. (Très bien! à gauche.)

À droite. — Oui! oui!

M.Victor Hugo. — Passons. Je continue l’examen de votre loi. Elleassimile, elle identifie l’homme condamné pour délit commun etl’écrivain frappé pour délit de presse. (À droite: Elle fait bien!)Elle les confond dans la même indignité et dans la même exclusion. (À droite: Elle a raison!) De telle sorte que si Voltaire vivait, commele présent système, qui cache sous un masque d’austérité transparenteson intolérance religieuse et son intolérance politique (mouvement),ferait certainement condamner Voltaire pour offense à la moralepublique et religieuse… (À droite: Oui! oui! et l’on ferait très bien!… — M. Thiers et M. de Montalembert s’agitent sur leur banc.)

M.Th. Bac. — Et Béranger! il serait indigne!

Autres voix. — Et M.Michel Chevalier!

M.Victor Hugo. — Je n’ai voulu citer aucun vivant. J’ai pris un desplus grands et des plus illustres noms qui soient parmi les peuples,un nom qui est une gloire de la France, et je vous dis: Voltairetomberait sous votre loi, et vous auriez sur la liste des exclusionset des indignités le repris de justice Voltaire. (Long mouvement.)

À droite. — Et ce serait très bien! (Inexprimable agitation sur tous les bancs.)

M.Victor Hugo reprend: — Ce serait très bien, n’est-ce pas? Oui,vous auriez sur vos listes d’exclus et d’indignes le repris de justiceVoltaire (nouveau mouvement), ce qui ferait grand plaisir à Loyola!(Applaudissem*nts à gauche et longs éclats de rire.)

Que vous dirai-je? Cette loi construit, avec une adresse funeste, toutun système de formalités et de délais qui entraînent des déchéances.Elle est pleine de piéges et de trappes où se perdra le droit de troismillions d’hommes! (Vive sensation.) Messieurs, cette loi viole,ceci résume tout, ce qui est antérieur et supérieur à la constitution,la souveraineté de la nation. (Oui! oui!)

Contrairement au texte formel de l’article 1er de cetteconstitution, elle attribue à une fraction du peuple l’exercice de lasouveraineté qui n’appartient qu’à l’universalité des citoyens, etelle fait gouverner féodalement trois millions d’exclus par sixmillions de privilégiés. Elle institue des ilotes (mouvement),fait monstrueux! Enfin, par une hypocrisie qui est en même temps unesuprême ironie, et qui, du reste, complète admirablement l’ensembledes sincérités régnantes, lesquelles appellent les proscriptionsromaines amnisties, et la servitude de l’enseignement liberté(Bravo!), cette loi continue de donner à ce suffrage restreint, àce suffrage mutilé, à ce suffrage privilégié, à ce suffrage desdomiciliés, le nom de suffrage universel! Ainsi, ce que nous discutonsen ce moment, ce que je discute, moi, à cette tribune, c’est la loi dusuffrage universel! Messieurs, cette loi, je ne dirai pas, à Dieu neplaise! que c’est Tartuffe qui l’a faite, mais j’affirme que c’estEscobar qui l’a baptisée. (Vifs applaudissem*nts et hilarité sur tous les bancs.)

Eh bien! j’y insiste, avec toute cette complication de finesses, avectout cet enchevêtrement de piéges, avec tout cet entassem*nt de ruses,avec tout cet échafaudage de combinaisons et d’expédients, savez-voussi, par impossible, elle est jamais appliquée, quel sera le résultatde cette loi? Néant. (Sensation.)

Néant pour vous qui la faites. (À droite: C’est notre affaire!)

C’est que, comme je vous le disais tout à l’heure, votre projet de loiest téméraire, violent, monstrueux, mais il est chétif. Rien n’égaleson audace, si ce n’est son impuissance. (Oui! c’est vrai!)

Ah! s’ilne faisait pas courir à la paix publique l’immense risque que je viensde signaler à cette grande assemblée, je vous dirais: Mon Dieu! qu’onle vote! il ne pourra rien et il ne fera rien. Les électeurs maintenusvengeront les électeurs supprimés. La réaction aura recruté pourl’opposition. Comptez-y. Le souverain mutilé sera un souverainindigné. (Vive approbation à gauche.)

Allez, faites! retranchez trois millions d’électeurs, retranchez-enquatre, retranchez-en huit millions sur neuf. Fort bien! Le résultatsera le même pour vous, sinon pire. (Oui! oui!) Ce que vous neretrancherez pas, ce sont vos fautes (mouvement); ce sont tous lescontre-sens de votre politique de compression; c’est votre incapacitéfatale (rires au banc des ministres); c’est votre ignorance du paysactuel; c’est l’antipathie qu’il vous inspire et l’antipathie que vouslui inspirez. (Nouveau mouvement.) Ce que vous ne retrancherez pas,c’est le temps qui marche, c’est l’heure qui sonne, c’est la terre quitourne, c’est le mouvement ascendant des idées, c’est la progressiondécroissante des préjugés, c’est l’écartement de plus en plus profondentre le siècle et vous, entre les jeunes générations et vous, entrel’esprit de liberté et vous, entre l’esprit de philosophie et vous.(Très bien! très bien!)

Ce que vous ne retrancherez pas, c’est ce fait invincible, que,pendant que vous allez d’un côté, la nation va de l’autre, que ce quiest pour vous l’orient est pour elle le couchant, et que vous tournezle dos à l’avenir, tandis que ce grand peuple de France, la face toutinondée de lumière par l’aube de l’humanité nouvelle qui se lève,tourne le dos au passé! (Explosion de bravos à gauche.)

Tenez, faites-en votre sacrifice! que cela vous plaise ou non, lepassé est le passé. (Bravos.) Essayez de raccommoder ses vieuxessieux et ses vieilles roues, attelez-y dix-sept hommes d’état sivous voulez. (Rire universel.) Dix-sept hommes d’état de renfort!(Nouveaux rires prolongés.) Traînez-le au grand jour du tempsprésent, eh bien! quoi! ce sera toujours le passé! On verra mieuxsa décrépitude, voilà tout. (Rires et applaudissem*nts à gauche. — Murmures à droite.)

Je me résume et je finis.

Messieurs, cette loi est invalide, cette loi est nulle, cette loiest morte même avant d’être née. Et savez-vous ce qui la tue? C’estqu’elle ment! (Profonde sensation.) C’est qu’elle est hypocrite dansle pays de la franchise, c’est qu’elle est déloyale dans le pays del’honnêteté! C’est qu’elle n’est pas juste, c’est qu’elle n’est pasvraie, c’est qu’elle cherche en vain à créer une fausse justice et unefausse vérité sociales! Il n’y a pas deux justices et deux vérités.Il n’y a qu’une justice, celle qui sort de la conscience, et il n’y aqu’une vérité, celle qui vient de Dieu! Hommes qui nous gouvernez,savez-vous ce qui tue votre loi? C’est qu’au moment où elle vientfurtivement dérober le bulletin, voler la souveraineté dans la pochedu faible et du pauvre, elle rencontre le regard sévère, le regardterrible de la probité nationale! lumière foudroyante sous laquellevotre œuvre de ténèbres s’évanouit. (Mouvement prolongé.)

Tenez, prenez-en votre parti. Au fond de la conscience detout citoyen, du plus humble comme du plus grand, au fond del’âme — j’accepte vos expressions — du dernier mendiant, du derniervagabond, il y a un sentiment sublime, sacré, indestructible,incorruptible, éternel, le droit! (sensation) ce sentiment, qui estl’élément de la raison de l’homme; ce sentiment, qui est le granit dela conscience humaine; le droit, voilà le rocher sur lequel viennentéchouer et se briser les iniquités, les hypocrisies, les mauvaisdesseins, les mauvaises lois, les mauvais gouvernements! Voilàl’obstacle caché, invisible, obscurément perdu au plus profond desesprits, mais incessamment présent et debout, auquel vous vousheurterez toujours, et que vous n’userez jamais, quoi que vousfassiez! (Non! non!) Je vous le dis, vous perdez vos peines. Vous ne le déracinerez pas! vous ne l’ébranlerez pas! Vous arracheriezplutôt l’écueil du fond de la mer que le droit du cœur du peuple!(Acclamations à gauche.)

Je vote contre le projet de loi. (La séance est suspendue au milieu d’une inexprimable agitation.)

VII

RÉPLIQUE À M. DE MONTALEMBERT

23 mai 1850.

M. Victor Hugo. — Je demande la parole pour un fait personnel.(Mouvement.)

M. le président. — M.Victor Hugo a la parole.

M. Victor Hugo, à la tribune. (Profond silence.)

— Messieurs, dans des circonstances graves comme celles que noustraversons, les questions personnelles ne sont bonnes, selon moi, qu’àfaire perdre du temps aux assemblées, et si trois honorables orateurs,M.Jules de Lasteyrie, un deuxième dont le nom m’échappe (on rit à gauche, tous les regards se portent sur M.Béchard), et M.de Montalembert, n’avaient pas tous les trois, l’un après l’autre,dirigé contre moi, avec une persistance singulière, la même étrangeallégation, je ne serais certes pas monté à cette tribune.

J’y monte en ce moment pour n’y dire qu’un mot. Je laisse de côtéles attaques passionnées qui m’ont fait sourire. L’honorable généralCavaignac a dit noblement hier qu’il dédaignait de certains éloges; jedédaigne, moi, de certaines injures (sensation), et je vais purementet simplement au fait.

L’honorable M.de Lasteyrie a dit, et les deux honorables orateurs ontrépété après lui, avec des formes variées, que j’avais glorifié plusd’un pouvoir, et que par conséquent mes opinions étaient mobiles, etque j’étais aujourd’hui en contradiction avec moi-même.

Si mes honorables adversaires entendent faire allusion par là aux versroyalistes, inspirés du reste par le sentiment le plus candide et leplus pur, que j’ai faits dans mon adolescence, dans mon enfance même,quelques-uns avant l’âge de quinze ans, ce n’est qu’une puérilité,et je n’y réponds pas. (Mouvement.) Mais si c’est aux opinions del’homme qu’ils s’adressent, et non à celles de l’enfant (Très bien! à gauche. — Rires à droite), voici ma réponse (Écoutez! écoutez!)

Je vous livre à tous, à tous mes adversaires, soit dans cetteassemblée, soit hors de cette assemblée, je vous livre, depuis l’année1827, époque où j’ai eu âge d’homme, je vous livre tout ce que j’aiécrit, vers ou prose; je vous livre tout ce que j’ai dit à toutes lestribunes, non seulement à l’assemblée législative, mais à l’assembléeconstituante, mais aux réunions électorales, mais à la tribune del’institut, mais à la tribune de la chambre des pairs. (Mouvement.)

Je vous livre, depuis cette époque, tout ce que j’ai écrit partout oùj’ai écrit, tout ce que j’ai dit partout où j’ai parlé, je vous livretout, sans rien retenir, sans rien réserver, et je vous porte à tous,du haut de cette tribune, le défi de trouver dans tout cela, dans cesvingt-trois années de l’âme, de la vie et de la conscience d’un homme,toutes grandes ouvertes devant vous, une page, une ligne, un mot,qui, sur quelque question de principes que ce soit, me mette encontradiction avec ce que je dis et avec ce que je suis aujourd’hui!(Bravo! bravo! — Mouvement prolongé.)

Explorez, fouillez, cherchez, je vous ouvre tout, je vous livre tout;imprimez mes anciennes opinions en regard de mes nouvelles, je vous endéfie. (Nouveau mouvement.)

Si ce défi n’est pas relevé, si vous reculez devant ce défi, je le diset je le déclare une fois pour toutes, je ne répondrai plus à cettenature d’attaques que par un profond dédain, et je les livrerai à laconscience publique, qui est mon juge et le vôtre! (Acclamations à gauche.)

M. de Montalembert a dit, — en vérité j’éprouve quelque pudeur àrépéter de telles paroles, — il a dit que j’avais flatté toutes lescauses et que je les avais toutes reniées. Je le somme de venir direici quelles sont les causes que j’ai flattées et quelles sont lescauses que j’ai reniées.

Est-ce Charles X dont j’ai honoré l’exil au moment de sa chute,en 1830, et dont j’ai honoré la tombe après sa mort, en 1836?(Sensation.)

Voix à droite. — Antithèse!

M.Victor Hugo. — Est-ce madame la duch*esse de Berry, dont j’ai flétrile vendeur et condamné l’acheteur? (Tous les yeux se tournent versM.Thiers.)

M.le président, s’adressant à la gauche. — Maintenant, vous êtes satisfaits; faites silence. (Exclamations à gauche.)

M.Victor Hugo. — Monsieur Dupin, vous n’avez pas dit cela à la droitehier, quand elle applaudissait.

M.le président. — Vous trouvez mauvais quand on rit, mais vous trouvezbon quand on applaudit. L’un et l’autre sont contraires au règlement.(Les applaudissem*nts de la gauche redoublent.)

M.de la Moskowa. — Monsieur le président, rappelez-vous le principe dela libre défense des accusés.

M.Victor Hugo. — Je continue l’examen des causes que j’ai flattées etque j’ai reniées.

Est-ce Napoléon, pour la famille duquel j’ai demandé la rentrée surle sol de la patrie, au sein de la chambre des pairs, contre des amisactuels de M.deMontalembert, que je ne veux pas nommer, et qui, toutcouverts des bienfaits de l’empereur, levaient la main contre le nomde l’empereur? (Tous les regards cherchent M.deMontebello.)

Est-ce, enfin, madame la duch*esse d’Orléans dont j’ai, l’un desderniers, le dernier peut-être, sur la place de la Bastille, le 24février, à deux heures de l’après-midi, en présence de trente millehommes du peuple armés, proclamé la régence, parce que je me souvenaisde mon serment de pair de France? (Mouvement.) Messieurs, je suis eneffet un homme étrange, je n’ai prêté dans ma vie qu’un serment, et jel’ai tenu! (Très bien! très bien!)

Il est vrai que depuis que la république est établie, je n’ai pasconspiré contre la république; est-ce là ce qu’on me reproche?(Applaudissem*nts à gauche.)

Messieurs, je dirai à l’honorable M.deMontalembert: Dites donc quelles sont les causes que j’ai reniées; et,quant à vous, je ne dirai pas quelles sont les causes que vous avezflattées et que vous avez reniées, parce que je ne me sers paslégèrement de ces mots-là. Mais je vous dirai quels sont les drapeauxque vous avez, tristement pour vous, abandonnés. Il y en a deux: ledrapeau de la Pologne et le drapeau de la liberté. (À gauche: Trèsbien! très bien!)

M.Jules de Lasteyrie. — Le drapeau de la Pologne, nous l’avons abandonné le 15 mai.

M.Victor Hugo. — Un dernier mot.

L’honorable M.deMontalembert m’a reproché hier amèrement le crimed’absence. Je lui réponds: — Oui, quand je serai épuisé de fatigue par une heure et demie de luttes contre MM.les interrupteurs ordinaires de la majorité (cris à droite), qui recommencent, comme vous voyez! (Rires à gauche.)

Quand j’aurai la voix éteinte et brisée, quand je ne pourrai plusprononcer une parole, et vous voyez que c’est à peine si je puisparler aujourd’hui (la voix de l’orateur est, en effet, visiblement altérée); quand je jugerai que ma présence muette n’est pasnécessaire à l’assemblée; surtout quand il ne s’agira que de luttespersonnelles, quand il ne s’agira que de vous et de moi, oui, monsieurde Montalembert, je pourrai vous laisser la satisfaction de mefoudroyer à votre aise, moi absent, et je me reposerai pendant cetemps-là.(Longs éclats de rire à gauche et applaudissem*nts.) Oui, je pourrain’être pas présent! Mais attaquez, par votre politique, vous et leparti clérical (mouvement), attaquez les nationalités opprimées,la Hongrie suppliciée, l’Italie garrottée, Rome crucifiée (profonde sensation); attaquez le génie de la France par votre loid’enseignement; attaquez le progrès humain par votre loi dedéportation; attaquez le suffrage universel par votre loi demutilation; attaquez la souveraineté du peuple, attaquez ladémocratie, attaquez la liberté, et vous verrez, ces jours-là, si jesuis absent!

(Explosion de bravos. — L’orateur, en descendant de la tribune, est entouré d’une foule de membres qui le félicitent, et regagne sa place, suivi par les applaudissem*nts de toute la gauche. — La séance est un moment suspendue.)

VIII

LA LIBERTÉ DE LA PRESSE[6]

9 juillet 1850.

Messieurs, quoique les vérités fondamentales, qui sont la base de toutedémocratie, et en particulier de la grande démocratie française, aientreçu le 31 mai dernier une grave atteinte, comme l’avenir n’est jamaisfermé, il est toujours temps de les rappeler à une assemblée législative.Ces vérités, selon moi, les voici:

La souveraineté du peuple, le suffrage universel, la liberté de lapresse, sont trois choses identiques, ou, pour mieux dire, c’estla même chose sous trois noms différents. À elles trois, ellesconstituent notre droit public tout entier; la première en est leprincipe, la seconde en est le mode, la troisième en est le verbe. Lasouveraineté du peuple, c’est la nation à l’état abstrait, c’est l’âmedu pays. Elle se manifeste sous deux formes; d’une main, elle écrit,c’est la liberté de la presse; de l’autre, elle vote, c’est lesuffrage universel.

Ces trois choses, ces trois faits, ces trois principes, liés d’unesolidarité essentielle, faisant chacun leur fonction, la souverainetédu peuple vivifiant, le suffrage universel gouvernant, la presseéclairant, se confondent dans une étroite et indissoluble unité, etcette unité, c’est la république.

Et voyez comme toutes les vérités se retrouvent et se rencontrent,parce qu’ayant le même point de départ elles ont nécessairement lemême point d’arrivée! La souveraineté du peuple crée la liberté, lesuffrage universel crée l’égalité, la presse, qui fait le jour dansles esprits, crée la fraternité.

Partout ou ces trois principes,souveraineté du peuple, suffrage universel, liberté de la presse,existent dans leur puissance et dans leur plénitude, la républiqueexiste, même sous le mot monarchie. Là, où ces trois principes sontamoindris dans leur développement, opprimés dans leur action, méconnusdans leur solidarité, contestés dans leur majesté, il y a monarchie ouoligarchie, même sous le mot république.

Et c’est alors, comme rien n’est plus dans l’ordre, qu’on peut voirce phénomène monstrueux d’un gouvernement renié par ses propresfonctionnaires. Or, d’être renié à être trahi il n’y a qu’un pas.

Et c’est alors que les plus fermes cœurs se prennent à douter desrévolutions, ces grands événements maladroits qui font sortir del’ombre en même temps de si hautes idées et de si petit* hommes(applaudissem*nts)! des révolutions, que nous proclamons desbienfaits quand nous voyons leurs principes, mais qu’on peut,certes, appeler des catastrophes quand on voit leurs ministres!(Acclamations.)

Je reviens, messieurs, à ce que je disais.

Prenons-y garde et ne l’oublions jamais, nous législateurs, ces troisprincipes, peuple souverain, suffrage universel, presse libre, viventd’une vie commune. Aussi voyez comme ils se défendent réciproquement!La liberté de la presse est-elle en péril, le suffrage universel selève et la protége. Le suffrage universel est-il menacé, la presseaccourt et le défend. Messieurs, toute atteinte à la liberté de lapresse, toute atteinte au suffrage universel est un attentat contrela souveraineté nationale. La liberté mutilée, c’est la souverainetéparalysée. La souveraineté du peuple n’est pas, si elle ne peut agiret si elle ne peut parler. Or, entraver le suffrage universel, c’estlui ôter l’action; entraver la liberté de la presse, c’est lui ôter laparole.

Eh bien, messieurs, la première moitié de cette entreprise redoutable(mouvement) a été faite le 31 mai dernier. On veut aujourd’hui fairela seconde. Tel est le but de la loi proposée. C’est le procès de lasouveraineté du peuple qui s’instruit, qui se poursuit et qu’on veutmener à fin. (Oui! oui! c’est cela!) Il m’est impossible, pour mapart, de ne pas avertir l’assemblée.

Messieurs, je l’avouerai, j’ai cru un moment que le cabinetrenoncerait à cette loi.

Il me semblait, en effet, que la liberté de la presse était déjà toutelivrée au gouvernement. La jurisprudence aidant, on avait contre lapensée tout un arsenal d’armes parfaitement inconstitutionnelles,c’est vrai, mais parfaitement légales. Que pouvait-on désirer de pluset de mieux? La liberté de la presse n’était-elle pas saisie au colletpar des sergents de ville dans la personne du colporteur? traquéedans la personne du crieur et de l’afficheur? mise à l’amende dans lapersonne du vendeur? persécutée dans la personne du libraire?destituée dans la personne de l’imprimeur? emprisonnée dans lapersonne du gérant? Il ne lui manquait qu’une chose, malheureusem*ntnotre siècle incroyant se refuse à ce genre de spectacles utiles,c’était d’être brûlée vive en place publique, sur un bon bûcherorthodoxe, dans la personne de l’écrivain. (Mouvement.)

Mais cela pouvait venir. (Rire approbatif à gauche.)

Voyez, messieurs, où nous en étions, et comme c’était bien arrangé! Dela loi des brevets d’imprimerie, sainement comprise, on faisait unemuraille entre le journaliste et l’imprimeur. Écrivez votre journal,soit; on ne l’imprimera pas. De la loi sur le colportage, dûmentinterprétée, on faisait une muraille entre le journal et le public.Imprimez votre journal, soit; on ne le distribuera pas. (Très bien!)

Entre ces deux murailles, double enceinte construite autour de lapensée, on disait à la presse: Tu es libre! (On rit.) Ce quiajoutait aux satisfactions de l’arbitraire les joies de l’ironie.(Nouveaux rires.)

Quelle admirable loi en particulier que cette loi des brevetsd’imprimeur! Les hommes opiniâtres qui veulent absolument que lesconstitutions aient un sens, qu’elles portent un fruit, et qu’ellescontiennent une logique quelconque, ces hommes-là se figuraient quecette loi de 1814 était virtuellement abolie par l’article 8 de laconstitution, qui proclame ou qui a l’air de proclamer la liberté dela presse. Ils se disaient, avec Benjamin Constant, avec M.EusèbeSalverte, avec M.Firmin Didot, avec l’honorable M.deTracy, quecette loi des brevets était désormais un non-sens; que la libertéd’écrire, c’était la liberté d’imprimer ou ce n’était rien; qu’enaffranchissant la pensée, l’esprit de progrès avait nécessairementaffranchi du même coup tous les procédés matériels dont elle se sert,l’encrier dans le cabinet de l’écrivain, la mécanique dans l’atelierde l’imprimeur; que, sans cela, ce prétendu affranchissem*nt de lapensée serait une dérision. Ils se disaient que toutes les manières demettre l’encre en contact avec le papier appartiennent à la liberté;que l’écritoire et la presse, c’est la même chose; que la presse,après tout, n’est que l’écritoire élevée à sa plus haute puissance;ils se disaient que la pensée a été créée par Dieu pour s’envoler ensortant du cerveau de l’homme, et que les presses ne font que luidonner ce million d’ailes dont parle l’Écriture. Dieu l’a faite aigle,et Gutenberg l’a faite légion. (Applaudissem*nts.) Que si cela estun malheur, il faut s’y résigner; car, au dix-neuvième siècle, iln’y a plus pour les sociétés humaines d’autre air respirable que laliberté. Ils se disaient enfin, ces hommes obstinés, que, dans untemps qui doit être une époque d’enseignement universel, que, pour lecitoyen d’un pays vraiment libre, — à la seule condition de mettre àson œuvre la marque d’origine, — avoir une idée dans son cerveau, avoirune écritoire sur sa table, avoir une presse dans sa maison, c’étaientlà trois droits identiques; que nier l’un, c’était nier les deuxautres; que sans doute tous les droits s’exercent sous la réserve dese conformer aux lois, mais que les lois doivent être les tutrices etnon les geôlières de la liberté. (Vive approbation à gauche.)

Voilà ce que se disaient les hommes qui ont cette infirmité des’entêter aux principes, et qui exigent que les institutions d’unpays soient logiques et vraies. Mais, si j’en crois les lois que vousvotez, j’ai bien peur que la vérité ne soit une démagogue, que lalogique ne soit une rouge (rires), et que ce ne soient là desopinions et un langage d’anarchistes et de factieux.

Voyez en regard le système contraire! Comme tout s’y enchaîne ets’y tient! Quelle bonne loi, j’y insiste, que cette loi des brevetsd’imprimeur, entendue comme on l’entend, et pratiquée comme on lapratique! Quelle excellente chose que de proclamer en même temps laliberté de l’ouvrier et la servitude de l’outil, de dire: La plume està l’écrivain, mais l’écritoire est à la police; la presse est libre,mais l’imprimerie est esclave!

Et, dans l’application, quels beaux résultats! quels phénomènesd’équité! Jugez-en. Voici un exemple:

Il y a un an, le 13 juin, une imprimerie est saccagée. (Mouvement d’attention.) Par qui? Je ne l’examine pas en ce moment, je chercheplutôt à atténuer le fait qu’à l’aggraver; il y a eu deux imprimeriesvisitées de cette façon, mais pour l’instant je me borne à une seule.Une imprimerie donc est mise à sac, dévastée, ravagée de fond encomble.

Une commission, nommée par le gouvernement, commission dont l’hommequi vous parle était membre, vérifie les faits, entend des rapportsd’experts, déclare qu’il y a lieu à indemnité, et propose, si je neme trompe, pour cette imprimerie spécialement, un chiffre de 75000francs. La décision réparatrice se fait attendre. Au bout d’un an,l’imprimeur victime du désastre reçoit enfin une lettre du ministre.Que lui apporte cette lettre? L’allocation de son indemnité? Non, leretrait de son brevet. (Sensation.)

Admirez ceci, messieurs! Des furieux dévastent une imprimerie.Compensation: le gouvernement ruine l’imprimeur. (Nouveau mouvement. — En ce moment l’orateur s’interrompt. Il est très pâle et semble souffrant. On lui crie de toutes parts: Reposez-vous! M.de Larochejaquelein lui passe un flacon. Il le respire, et reprend au bout de quelques instants.)

Est-ce que tout cela n’était pas merveilleux? Est-ce qu’il ne sedégageait pas, de l’ensemble de tous ces moyens d’action placés dansla main du pouvoir, toute l’intimidation possible? Est-ce que toutn’était pas épuisé là en fait d’arbitraire et de tyrannie, et yavait-il quelque chose au delà?

Oui, il y avait cette loi.

Messieurs, je l’avoue, il m’est difficile de parler avec sang-froid dece projet de loi. Je ne suis rien, moi, qu’un homme accoutumé, depuisqu’il existe, à tout devoir à cette sainte et laborieuse liberté de lapensée, et, quand je lis cet inqualifiable projet de loi, il me sembleque je vois frapper ma mère. (Mouvement.)

Je vais essayer pourtant d’analyser cette loi froidement.

Ce projet, messieurs, c’est là son caractère, cherche à faire obstaclede toute part à la pensée. Il fait peser sur la presse politique,outre le cautionnement ordinaire, un cautionnement d’un nouveau genre,le cautionnement éventuel, le cautionnement discrétionnaire, lecautionnement de bon plaisir (rires et bravos), lequel, à lafantaisie du ministère public, pourra brusquement s’élever à dessommes monstrueuses, exigibles dans les trois jours. Au rebours detoutes les règles du droit criminel, qui présume toujours l’innocence,ce projet présume la culpabilité, et il condamne d’avance à laruine un journal qui n’est pas encore jugé. Au moment où la feuilleincriminée franchit le passage de la chambre d’accusation à la salledes assises, le cautionnement éventuel est là comme une sorte de muetaposté qui l’étrangle entre les deux portes. (Sensation profonde.)Puis, quand le journal est mort, il le jette aux jurés, et leur dit:Jugez-le! (Très bien!)

Ce projet favorise une presse aux dépens de l’autre, et metcyniquement deux poids et deux mesures dans la main de la loi.

En dehors de la politique, ce projet fait ce qu’il peut pour diminuerla gloire et la lumière de la France. Il ajoute des impossibilitésmatérielles, des impossibilités d’argent, aux difficultés innombrablesdéjà qui gênent en France la production et l’avénement des talents. SiPascal, si LaFontaine, si Montesquieu, si Voltaire, si Diderot, siJean-Jacques, sont vivants, il les assujettit au timbre. Il n’est pasune page illustre qu’il ne fasse salir par le timbre. Messieurs,ce projet, quelle honte! pose la griffe malpropre du fisc sur lalittérature! sur les beaux livres! sur les chefs-d’œuvre! Ah! cesbeaux livres, au siècle dernier, le bourreau les brûlait, mais il neles tachait pas. Ce n’était plus que de la cendre; mais cette cendreimmortelle, le vent venait la chercher sur les marches du palais dejustice, et il l’emportait, et il la jetait dans toutes les âmes,comme une sem*nce de vie et de liberté! (Mouvement prolongé.)

Désormais les livres ne seront plus brûlés, mais marqués. Passons.

Sous peine d’amendes folles, d’amendes dont le chiffre, calculé par leJournal des Débats lui-même, peut varier de 2500000 francs à 10millions pour une seule contravention (violentes dénégations au banc de la commission et au banc des ministres); je vous répète que cesont les calculs mêmes du Journal des Débats, que vous pouvez lesretrouver dans la pétition des libraires, et que ces calculs, lesvoici. (L’orateur montre un papier qu’il tient à la main.) Celan’est pas croyable, mais cela est! — Sous la menace de ces amendesextravagantes (nouvelles dénégations au banc de la commission: — Vous calomniez la loi), ce projet condamne au timbre toute édition publiéepar livraisons, quelle qu’elle soit, de quelque ouvrage que ce soit,de quelque auteur que ce soit, mort ou vivant; en d’autres termes, iltue la librairie. Entendons-nous, ce n’est que la librairie françaisequ’il tue, car, du contrecoup, il enrichit la librairie belge. Il metsur le pavé notre imprimerie, notre librairie, notre fonderie, notrepapeterie, il détruit nos ateliers, nos manufactures, nos usines; mais il fait les affaires de la contre-façon; il ôte à nos ouvriers leurpain et il le jette aux ouvriers étrangers. (Sensation profonde.)

Je continue.

Ce projet, tout empreint de certaines rancunes, timbre toutes lespièces de théâtre sans exception, Corneille aussi bien que Molière. Ilse venge du Tartuffe sur Polyeucte. (Rires et applaudissem*nts.)

Oui, remarquez-le bien, j’y insiste, il n’est pas moins hostile à laproduction littéraire qu’à la polémique politique, et c’est là ce quilui donne son cachet de loi cléricale. Il poursuit le théâtre autantque le journal, et il voudrait briser dans la main de Beaumarchais lemiroir où Basile s’est reconnu. (Bravos à gauche.)

Je poursuis.

Il n’est pas moins maladroit que malfaisant. Il supprime d’un coup, àParis seulement, environ trois cents recueils spéciaux, inoffensifset utiles, qui poussaient les esprits vers les études sereines etcalmantes. (C’est vrai! c’est vrai!)

Enfin, ce qui complète et couronne tous ces actes delèse-civilisation, il rend impossible cette presse populaire despetit* livres, qui est le pain à bon marché des intelligences.(Bravo! à gauche. — À droite: Plus de petit* livres! tant mieux! tant mieux!)

En revanche, il crée un privilège de circulation au profit de cettemisérable coterie ultramontaine à laquelle est livrée désormaisl’instruction publique. (Oui! oui!) Montesquieu sera entravé, maisle père Loriquet sera libre.

Messieurs, la haine pour l’intelligence, c’est là le fond de ceprojet. Il se crispe, comme une main d’enfant en colère, sur quoi? Surla pensée du publiciste, sur la pensée du philosophe, sur la pensée dupoëte, sur le génie de la France. (Bravo! bravo!)

Ainsi, la pensée et la presse opprimées sous toutes les formes, lejournal traqué, le livre persécuté, le théâtre suspect, la littératuresuspecte, les talents suspects, la plume brisée entre les doigtsde l’écrivain, la librairie tuée, dix ou douze grandes industriesnationales détruites, la France sacrifiée à l’étranger, la contrefaçonbelge protégée, le pain ôté aux ouvriers, le livre ôté auxintelligences, le privilège de lire vendu aux riches et retiré auxpauvres (mouvement), l’éteignoir posé sur tous les flambeaux dupeuple, les masses arrêtées, chose impie! dans leur ascension vers lalumière, toute justice violée, le jury destitué et remplacé par leschambres d’accusation, la confiscation rétablie par l’énormité desamendes, la condamnation et l’exécution avant le jugement, voilà ceprojet! (Longue acclamation.)

Je ne le qualifie pas, je le raconte. Si j’avais à le caractériser,je le ferais d’un mot: C’est tout le bûcher possible aujourd’hui.(Mouvement. — Protestations à droite.)

Messieurs, après trente-cinq années d’éducation du pays par la libertéde la presse; alors qu’il est démontré par l’éclatant exemple desÉtats-Unis, de l’Angleterre et de la Belgique, que la presse libre esttout à la fois le plus évident symptôme et l’élément le plus certainde la paix publique; après trente-cinq années, dis-je, de possessionde la liberté de la presse; après trois siècles de toute-puissanceintellectuelle et littéraire, c’est là que nous en sommes! Lesexpressions me manquent, toutes les inventions de la restauration sontdépassées; en présence d’un projet pareil, les lois de censure sontde la clémence, la loi de justice et d’amour est un bienfait, jedemande qu’on élève une statue à M.dePeyronnet! (Rires et bravos à gauche. — Murmures à droite.)

Ne vous méprenez pas! ceci n’est pas une injure, c’est un hommage. M.dePeyronnet a été laissé en arrière de bien loin par ceux qui ontsigné sa condamnation, de même que M.Guizot a été bien dépassé parceux qui l’ont mis en accusation. (Oui, c’est vrai! à gauche.) M.dePeyronnet, dans cette enceinte, je lui rends cette justice, et je n’endoute pas, voterait contre cette loi avec indignation, et, quant àM.Guizot, dont le grand talent honorerait toutes les assemblées, sijamais il fait partie de celle-ci, ce sera lui, je l’espère, quidéposera sur cette tribune l’acte d’accusation de M.Baroche.(Acclamation prolongée.)

Je reprends.

Voilà donc ce projet, messieurs, et vous appelez cela une loi! Non!ce n’est pas là une loi! Non! et j’en prends à témoin l’honnêteté desconsciences qui m’écoutent, ce ne sera jamais là une loi de mon pays!C’est trop, c’est décidément trop de choses mauvaises et trop dechoses funestes! Non! non! cette robe de jésuite jetée sur tantd’iniquités, vous ne nous la ferez pas prendre pour la robe de la loi! (Bravos.)

Voulez-vous que je vous dise ce que c’est que cela, messieurs? c’estune protestation de notre gouvernement contre nous-mêmes, protestationqui est dans le cœur de la loi, et que vous avez entendue hier sortirdu cœur du ministre! (Sensation.) Une protestation du ministère etde ses conseillers contre l’esprit de notre siècle et l’instinct denotre pays; c’est-à-dire une protestation du fait contre l’idée, de cequi n’est que la matière du gouvernement contre ce qui en est la vie,de ce qui n’est que le pouvoir contre ce qui est la puissance, dece qui doit passer contre ce qui doit rester; une protestation dequelques hommes chétifs, qui n’ont pas même à eux la minute quis’écoule, contre la grande nation et contre l’immense avenir!(Applaudissem*nts.)

Encore si cette protestation n’était que puérile, mais c’est qu’elleest fatale! Vous ne vous y associerez pas, messieurs, vous encomprendrez le danger, vous rejetterez cette loi!

Je veux l’espérer, quant à moi. Les clairvoyants de la majorité, — et,le jour où ils voudront se compter sérieusem*nt, ils s’apercevrontqu’ils sont les plus nombreux, — les clairvoyants de la majoritéfiniront par l’emporter sur les aveugles, ils retiendront à tempsun pouvoir qui se perd; et, tôt ou tard, de cette grande assemblée,destinée à se retrouver un jour face à face avec la nation, on verrasortir le vrai gouvernement du pays.

Le vrai gouvernement du pays, ce n’est pas celui qui nous propose detelles lois. (Non! non! — À droite: Si! si!)

Messieurs, dans un siècle comme le nôtre, pour une nation comme laFrance, après trois révolutions qui ont fait surgir une foule dequestions capitales de civilisation dans un ordre inattendu, le vraigouvernement, le bon gouvernement est celui qui accepte toutes lesconditions du développement social, qui observe, étudie, explore,expérimente, qui accueille l’intelligence comme un auxiliaire etnon comme une ennemie, qui aide la vérité à sortir de la mêlée dessystèmes, qui fait servir toutes les libertés à féconder toutes lesforces, qui aborde de bonne foi le problème de l’éducation pourl’enfant et du travail pour l’homme! Le vrai gouvernement est celuiauquel la lumière qui s’accroît ne fait pas mal, et auquel le peuplequi grandit ne fait pas peur! (Acclamation à gauche.)

Le vrai gouvernement est celui qui met loyalement à l’ordre du jour,pour les approfondir et pour les résoudre sympathiquement, toutesces questions si pressantes et si graves de crédit, de salaire, dechômage, de circulation, de production et de consommation, decolonisation, de désarmement, de malaise et de bien-être, de richesseet de misère, toutes les promesses de la constitution, la grandequestion du peuple, en un mot!

Le vrai gouvernement est celui qui organise, et non celui quicomprime! celui qui se met à la tête de toutes les idées, et non celuiqui se met à la suite de toutes les rancunes! Le vrai gouvernement dela France au dix-neuvième siècle, non, ce n’est pas, ce ne sera jamaiscelui qui va en arrière! (Sensation.)

Messieurs, en des temps comme ceux-ci, prenez garde aux pas enarrière!

On vous parle beaucoup de l’abîme, de l’abîme qui est là, béant,ouvert, terrible, de l’abîme où la société peut tomber.

Messieurs, il y a un abîme, en effet; seulement il n’est pas devantvous, il est derrière vous.

Vous n’y marchez pas, vous y reculez. (Applaudissem*nts à gauche.)

L’avenir où une réaction insensée nous conduit est assez prochainet assez visible pour qu’on puisse en indiquer dès à présent lesredoutables linéaments. Écoutez! il est temps encore de s’arrêter.En 1827, on pouvait éviter 1830. En 1847, on pouvait éviter 1848. Ilsuffisait d’écouter ceux qui disaient aux deux monarchies entraînées:Voilà le gouffre!

Messieurs, j’ai le droit de parler ainsi. Dans mon obscurité, j’ai étéde ceux qui ont fait ce qu’ils ont pu, j’ai été de ceux qui ontaverti les deux monarchies, qui l’ont fait loyalement, qui l’ont faitinutilement, mais qui l’ont fait avec le plus ardent et le plussincère désir de les sauver. (Clameurs et dénégations à droite.)

Vous le niez! Eh bien! je vais vous citer une date. Lisez mon discoursdu 12 juin 1847 à la chambre des pairs; M.deMontebello, lui, doits’en souvenir.

(M.deMontebello baisse la tête et garde le silence. Le calme se rétablit.)

C’est la troisième fois que j’avertis; sera-ce la troisième fois quej’échouerai? Hélas! je le crains.

Hommes qui nous gouvernez, ministres! — et en parlant ainsi jem’adresse non-seulement aux ministres publics que je vois là sur cebanc, mais aux ministres anonymes, car en ce moment il y a deux sortesde gouvernants, ceux qui se montrent et ceux qui se cachent (rires et bravos), et nous savons tous que M.leprésident de la républiqueest un Numa qui a dix-sept Égéries (explosion de rires)[7], — ministres! ce que vous faites, lesavez-vous? Où vous allez, le voyez-vous? Non!

Je vais vous le dire.

Ces lois que vous nous demandez, ces lois que vous arrachez à lamajorité, avant trois mois, vous vous apercevrez d’une chose, c’estqu’elles sont inefficaces, que dis-je inefficaces? aggravantes pour lasituation.

La première élection que vous tenterez, la première épreuve que vousferez de votre suffrage remanié, tournera, on peut vous le prédire,et de quelque façon que vous vous y preniez, à la confusion de laréaction. Voilà pour la question électorale.

Quant à la presse, quelques journaux ruinés ou morts enrichiront deleurs dépouilles ceux qui survivront. Vous trouvez les journaux tropirrités et trop forts. Admirable effet de votre loi! dans trois mois,vous aurez doublé leur force. Il est vrai que vous aurez doublé aussileur colère. (Oui! oui! — Profonde sensation.) Ô hommes d’état! (On rit.)

Voilà pour les journaux.

Quant au droit de réunion, fort bien! les assemblées populaires serontrésorbées par les sociétés secrètes. Vous ferez rentrer ce qui veutsortir. Répercussion inévitable. Au lieu de la salle Martel et dela salle Valentino, où vous êtes présents dans la personne de votrecommissaire de police, au lieu de ces réunions en plein air où touts’évapore, vous aurez partout de mystérieux foyers de propagande oùtout s’aigrira, où ce qui n’était qu’une idée deviendra une passion,où ce qui n’était que de la colère deviendra de la haine.

Voilà pour le droit de réunion.

Ainsi, vous vous serez frappés avec vos propres lois, vous vous serezblessés avec vos propres armes!

Les principes se dresseront de toutes parts contre vous; persécutés,ce qui les fera forts; indignés, ce qui les fera terribles!(Mouvement.)

Vous direz: Le péril s’aggrave.

Vous direz: Nous avons frappé le suffrage universel, cela n’a rienfait. Nous avons frappé le droit de réunion, cela n’a rien fait. Nousavons frappé la liberté de la presse, cela n’a rien fait. Il fautextirper le mal dans sa racine.

Et alors, poussés irrésistiblement, comme de malheureux hommespossédés, subjugués, traînés par la plus implacable de toutes leslogiques, la logique des fautes qu’on a faites (Bravo!), sous lapression de cette voix fatale qui vous criera: Marchez! marcheztoujours! — que ferez-vous?

Je m’arrête. Je suis de ceux qui avertissent, mais je m’impose silencequand l’avertissem*nt peut sembler une injure. Je ne parle en cemoment que par devoir et avec affliction. Je ne veux pas sonder unavenir qui n’est peut-être que trop prochain. (Sensation.) Jene veux pas presser douloureusem*nt et jusqu’à l’épuisem*nt desconjectures les conséquences de toutes vos fautes commencées. Jem’arrête. Mais je dis que c’est une épouvante pour les bons citoyensde voir le gouvernement s’engager sur une pente connue au bas delaquelle il y a le précipice.

Je dis qu’on a déjà vu plus d’un gouvernement descendre cette pente,mais qu’on n’en a vu aucun la remonter. Je dis que nous en avonsassez, nous qui ne sommes pas le gouvernement, qui ne sommes quela nation, des imprudences, des provocations, des réactions, desmaladresses qu’on fait par excès d’habileté et des folies qu’on faitpar excès de sagesse! Nous en avons assez des gens qui nous perdentsous prétexte qu’ils sont des sauveurs! Je dis que nous ne voulonsplus de révolutions nouvelles. Je dis que, de même que tout le mondea tout à gagner au progrès, personne n’a plus rien à gagner auxrévolutions. (Vive et profonde adhésion.)

Ah! il faut que ceci soit clair pour tous les esprits! il est tempsd’en finir avec ces éternelles déclamations qui servent de prétexteà toutes les entreprises contre nos droits, contre le suffrageuniversel, contre la liberté de la presse, et même, témoin certainesapplications du règlement, contre la liberté de la tribune. Quant àmoi, je ne me lasserai jamais de le répéter, et j’en saisirai toutesles occasions, dans l’état où est aujourd’hui la question politique,s’il y a des révolutionnaires dans l’assemblée, ce n’est pas de cecôté. (L’orateur montre la gauche.)

Il est des vérités sur lesquelles il faut toujours insister et qu’onne saurait remettre trop souvent sous les yeux du pays; à l’heureoù nous sommes, les anarchistes, ce sont les absolutistes; lesrévolutionnaires, ce sont les réactionnaires! (Oui! oui! à gauche. — Une inexprimable agitation règne dans l’assemblée.)

Quant à nos adversaires jésuites, quant à ces zélateursde l’inquisition, quant à ces terroristes de l’église(applaudissem*nts), qui ont pour tout argument d’objecter 93 auxhommes de 1850, voici ce que j’ai à leur dire:

Cessez de nous jeter à la tête la terreur et ces temps où l’on disait:Divin cœur de Marat! divin cœur de Jésus! Nous ne confondons pasplus Jésus avec Marat que nous ne le confondons avec vous! Nous neconfondons pas plus la Liberté avec la Terreur que nous ne confondonsle christianisme avec la société de Loyola; que nous ne confondons lacroix du Dieu-agneau et du Dieu-colombe avec la sinistre bannière desaint Dominique; que nous ne confondons le divin supplicié du Golgothaavec les bourreaux des Cévennes et de la Saint-Barthélemy, avec lesdresseurs de gibets de la Hongrie, de la Sicile et de la Lombardie(agitation); que nous ne confondons la religion, notre religion depaix et d’amour, avec cette abominable secte, partout déguisée etpartout dévoilée, qui, après avoir prêché le meurtre des rois, prêchel’oppression des nations (Bravo! bravo!); qui assortit ses infamiesaux époques qu’elle traverse, faisant aujourd’hui par la calomnie cequ’elle ne peut plus faire par le bûcher, assassinant les renomméesparce qu’elle ne peut brûler les hommes, diffamant le siècle parcequ’elle ne peut plus décimer le peuple, odieuse école de despotisme,de sacrilège et d’hypocrisie, qui dit béatement des choses horribles,qui mêle des maximes de mort à l’évangile et qui empoisonne lebénitier! (Mouvement prolongé. — Une voix à droite: Envoyez l’orateur à Bicêtre!)

Messieurs, réfléchissez dans votre patriotisme, réfléchissez dansvotre raison. Je m’adresse en ce moment à cette majorité vraie, quis’est plus d’une fois fait jour sous la fausse majorité, à cettemajorité qui n’a pas voulu de la citadelle ni de la rétroactivité dansla loi de déportation, à cette majorité qui vient de mettre à néant laloi des maires. C’est à cette majorité qui peut sauver le pays que jeparle. Je ne cherche pas à convaincre ici ces théoriciens du pouvoirqui l’exagèrent, et qui, en l’exagérant, le compromettent, qui font dela provocation en artistes, pour avoir le plaisir de faire ensuite dela compression (rires et bravos), et qui, parce qu’ils ont arrachéquelques peupliers du pavé de Paris, s’imaginent être de force àdéraciner la presse du cœur du peuple! (Bravo! bravo!)

Je ne cherche pas à convaincre ces hommes d’état du passé, infiltrésdepuis trente ans de tous les vieux virus de la politique, ni cespersonnages fervents qui excommunient la presse en masse, qui nedaignent même pas distinguer la bonne de la mauvaise, et qui affirmentque le meilleur des journaux ne vaut pas le pire des prédicateurs.(Rires.)

Non, je me détourne de ces esprits extrêmes et fermés. C’est vous quej’adjure, vous législateurs nés du suffrage universel, et qui, malgréla funeste loi récemment votée, sentez la majesté de votre origine, etje vous conjure de reconnaître et de proclamer par un vote solennel,par un vote qui sera un arrêt, la puissance et la sainteté de lapensée. Dans cette tentative contre la presse, tout le péril est pourla société. (Oui! oui!) Quel coup prétend-on porter aux idéesavec une telle loi, et que leur veut-on? Les comprimer? Elles sontincompressibles. Les circonscrire? Elles sont infinies. Les étouffer?Elles sont immortelles. (Longue sensation.) Oui! elles sontimmortelles! Un orateur de ce côté l’a nié un jour, vous vous ensouvenez, dans un discours où il me répondait; il s’est écrié que cen’étaient pas les idées qui étaient immortelles, que c’étaient lesdogmes, parce que les idées sont humaines, disait-il, et que lesdogmes sont divins. Ah! les idées aussi sont divines! et, n’endéplaise à l’orateur clérical… (Violente interruption à droite. — M.de Montalembert s’agite.)

À droite. — À l’ordre! c’est intolérable. (Cris.)

M.le président. — Est-ce que vous prétendez que M.de Montalembertn’est pas représentant au même titre que vous? (Bruit.) Lespersonnalités sont défendues.

Une voix à gauche. — M.leprésident s’est réveillé.

M.Charras. — Il ne dort que lorsqu’on attaque la révolution.

Une voix à gauche. — Vous laissez insulter la république!

M.le président. — La république ne souffre pas et ne se plaint pas.

M.Victor Hugo. — Je n’ai pas supposé un instant, messieurs, que cettequalification pût sembler une injure à l’honorable orateur auquelje l’adressais. Si elle lui semble une injure, je m’empresse de laretirer.

M.le président. — Elle m’a paru inconvenante.

(M. de Montalembert se lève pour répondre.)

Voix à droite. — Parlez! parlez!

À gauche. — Ne vous laissez pas interrompre, monsieur Victor Hugo!

M.le président. — Monsieur de Montalembert, laissez achever lediscours; n’interrompez pas. Vous parlerez après.

Voix à droite. — Parlez! parlez!

Voix à gauche. — Non! non!

M.le président, à M.Victor Hugo. — Consentez-vous à laisser parlerM.de Montalembert?

M.Victor Hugo. — J’y consens.

M.le président. — M. Victor Hugo y consent.

M.Charras, et autres membres. — À la tribune!

M.le président. — Il est en face de vous!

M.de Montalembert, de sa place. — J’accepte pour moi, monsieur leprésident, ce que vous disiez tout à l’heure de la république. Àtravers tout ce discours, dirigé surtout contre moi, je ne souffre derien et ne me plains de rien. (Approbation à droite. — Réclamations à gauche)

M.Victor Hugo. — L’honorable M.de Montalembert se trompe quand ilsuppose que c’est à lui que s’adresse ce discours. Ce n’est pas à luipersonnellement que je m’adresse; mais, je n’hésite pas à le dire,c’est à son parti; et quant à son parti, puisqu’il me provoquelui-même à cette explication, il faut bien que je le lui dise…(Rires bruyants à droite.)

M.Piscatory. — Il n’a pas provoqué.

M.le président. — Il n’a pas provoqué du tout.

M.Victor Hugo. — Vous ne voulez donc pas que je réponde?… (À gauche: Non! ils ne veulent pas! c’est leur tactique.)

M.Victor Hugo. — Combien avez-vous de poids et de mesures?Voulez-vous, oui ou non, que je réponde? (Parlez!) Eh! bien, alors,écoutez!

Voix diverses à droite. — On ne vous a rien dit, et nous ne voulons pasque vous disiez qu’on vous a provoqué.

À gauche. — Si! si! parlez, monsieur Victor Hugo!

M.Victor Hugo. — Non, je n’aperçois pas M.de Montalembert au milieudes dangers de ma patrie, j’aperçois son parti tout au plus; et, quantà son parti, puisqu’il veut que je le lui dise, il faut bien qu’ilsache… (Interruption à droite.)

Quelques voix à droite. — Il ne vous l’a pas demandé.

M.Victor Hugo. — Puisqu’il veut que je le lui dise, il faut bien qu’ilsache… (Nouvelle interruption.)

M.le président. — M.de Montalembert n’a rien demandé, vous n’avezdonc rien à répondre!

À gauche. — Les voilà qui reculent maintenant! ils ont peur que vous nerépondiez. Parlez!

M.Victor Hugo. — Comment! je consens à être interrompu, et vous ne melaissez pas répondre? Mais c’est un abus de majorité, et rien de plus.

Que m’a dit M. de Montalembert? Que c’était contre lui que je parlais.(Interruption à droite).

Eh bien! je lui réponds, j’ai le droit de lui répondre, et vous, vousavez le devoir de m’écouter.

Voix à droite. — Comment donc!

M.Victor Hugo. — Sans aucun doute, c’est votre devoir. (Marques d’assentiment de tous les côtés.)

J’ai le droit de lui répondre que ce n’est pas à lui que jem’adressais, mais a son parti; et, quant à son parti, il faut bienqu’il le sache, les temps où il pouvait être un danger public sontpassés.

Voix à droite. — Eh bien! alors, laissez-le tranquille.

M.le président, à l’orateur. — Vous n’êtes plus du tout dans ladiscussion de la loi.

Un membre à l’extrême gauche. — Le président trouble l’orateur.

M.le président. — Le président fait ce qu’il peut pour ramenerl’orateur à la question. (Vives dénégations à gauche.)

M.Victor Hugo. — C’est une oppression! La majorité m’a invité àrépondre; veut-elle, oui ou non, que je réponde? (Parlez donc!) Ceserait déjà fait.

Il m’est impossible d’accepter la question posée ainsi. Que j’aiefait un discours contre M.de Montalembert, non. Je veux et je doisexpliquer que ce n’est pas contre M.de Montalembert que j’ai parlé,mais contre son parti.

Maintenant, je dois dire, puisque j’y suis provoqué…

À droite. — Non! non! — À gauche. — Si! si!

M.Victor Hugo. — Je dois dire, puisque j’y suis provoqué…

À droite. — Non! non! — À gauche. — Si! si!

M.le président, s’adressant à la droite. — Ça ne finira pas! Il estévident que c’est vous qui êtes dans ce moment-ci les indisciplinablesde l’assemblée. Vous êtes intolérables de ce côté-ci maintenant.

Plusieurs membres à droite. — Non! non!

M.Victor Hugo, s’adressant à la droite. — Exigez-vous, oui ou non,que je reste sous le coup d’une inculpation de M.de Montalembert?

À droite. — Il n’a rien dit!

M.Victor Hugo. — Je répète pour la troisième, pour la quatrième foisque je ne veux pas accepter cette situation que M.de Montalembertveut me faire. Si vous voulez m’empêcher, de force, de répondre, il lefaudra bien, je subirai la violence et je descendrai de cette tribune;mais autrement, vous devez me laisser m’expliquer, et ce n’est pas uneminute de plus ou de moins qui importe.

Eh bien! j’ai dit à M.de Montalembert que ce n’était pas à lui queje m’adressais, mais à son parti. Et quant à ce parti… (Nouvelle interruption à droite.) Vous tairez-vous?

(Le silence se rétablit. L’orateur reprend:)

Et quant au parti jésuite, puisque je suis provoqué à m’expliquer surson compte (bruit à droite); quant à ce parti qui, à l’insu même dela réaction, est aujourd’hui l’âme de la réaction; à ce parti auxyeux duquel la pensée est une contravention, la lecture un délit,l’écriture un crime, l’imprimerie un attentat (bruit)! quant à ceparti qui ne comprend rien à ce siècle, dont il n’est pas; quiappelle aujourd’hui la fiscalité sur notre presse, la censure sur nosthéâtres, l’anathème sur nos livres, la réprobation sur nos idées, larépression sur nos progrès, et qui, en d’autres temps, eût appeléla proscription sur nos têtes (C’est cela! bravo!), à ce partid’absolutisme, d’immobilité, d’imbécillité, de silence, de ténèbres,d’abrutissem*nt monacal; à ce parti qui rêve pour la France, nonl’avenir de la France, mais, le passé de l’Espagne; il a beau rappelercomplaisamment ses titres historiques à l’exécration des hommes; il abeau remettre à neuf ses vieilles doctrines rouillées de sang humain;il a beau être parfaitement capable de tous les guet-apens sur tout cequi est la justice et le droit; il a beau être le parti qui a toujoursfait les besognes souterraines et qui a toujours accepté dans tous lestemps et sur tous les échafauds la fonction de bourreau masqué; il abeau se glisser traîtreusem*nt dans notre gouvernement, dans notrediplomatie, dans nos écoles, dans notre urne électorale, dans noslois, dans toutes nos lois, et en particulier dans celle qui nousoccupe; il a beau être tout cela et faire tout cela, qu’il lesache bien, et je m’étonne d’avoir pu moi-même croire un moment lecontraire, oui, qu’il le sache bien, les temps où il pouvait être undanger public sont passés! (Oui! oui!).

Oui, énervé comme il l’est, réduit à la ressource des petit* hommeset à la misère des petit* moyens, obligé d’user pour nous attaquerde cette liberté de la presse qu’il voudrait tuer, et qui le tue(applaudissem*nts)! hérétique lui-même dans les moyens qu’ilemploie, condamné à s’appuyer, dans la politique, sur des voltairiensqui le raillent, et dans la banque sur des juifs qu’il brûlerait de sibon cœur (explosion de rire et d’applaudissem*nts)! balbutiant enplein dix-neuvième siècle son infâme éloge de l’inquisition, au milieudes haussem*nts d’épaules et des éclats de rire, le parti jésuite nepeut plus être parmi nous qu’un objet d’étonnement, un accident, unphénomène, une curiosité (rires), un miracle, si c’est là le mot quilui plaît (rire universel), quelque chose d’étrange et de hideuxcomme une orfraie qui volerait en plein midi (vive sensation), riende plus. Il fait horreur, soit; mais il ne fait pas peur! Qu’il sachecela, et qu’il soit modeste! Non, il ne fait pas peur! Non, nous nele craignons pas! Non, le parti jésuite n’égorgera pas la liberté, ilfait trop grand jour pour cela. (Longs applaudissem*nts.)

Ce que nous craignons, ce dont nous tremblons, ce qui nous fait peur,c’est le jeu redoutable que joue le gouvernement, qui n’a pas lesmêmes intérêts que ce parti et qui le sert, et qui emploie contre lestendances de la société toutes les forces de la société.

Messieurs, au moment de voter sur ce projet insensé, considérez ceci.

Tout, aujourd’hui, les arts, les sciences, les lettres, laphilosophie, la politique, les royaumes qui se font républiques, lesnations qui tendent à se changer en familles, les hommes d’instinct,les hommes de foi, les hommes de génie, les masses, tout aujourd’huiva dans le même sens, au même but, par la même route, avec une vitessesans cesse accrue, avec une sorte d’harmonie terrible qui révèlel’impulsion directe de Dieu. (Sensation.)

Le mouvement au dix-neuvième siècle, dans ce grand dix-neuvièmesiècle, n’est pas seulement le mouvement d’un peuple, c’est lemouvement de tous les peuples. La France va devant, et les nations lasuivent. La providence nous dit: Allez! et sait où nous allons.

Nous passons du vieux monde au monde nouveau. Ah! nos gouvernants, ah!ceux qui rêvent d’arrêter l’humanité dans sa marche et de barrer lechemin à la civilisation, ont-ils bien réfléchi à ce qu’ils font? Sesont-ils rendu compte de la catastrophe qu’ils peuvent amener, del’effroyable Fampoux[8] social qu’ils préparent, quand, au milieu du plusprodigieux mouvement d’idées qui ait encore emporté le genre humain,au moment où l’immense et majestueux convoi passe à toute vapeur, ilsviennent furtivement, chétivement, misérablement mettre de pareilleslois dans les roues de la presse, cette formidable locomotive de lapensée universelle! (Profonde émotion.)

Messieurs, croyez-moi, ne nous donnez pas le spectacle de la lutte deslois contre les idées. (Bravo! à gauche. — Une voix à droite: Et ce discours coûtera 25 francs à la France!)

Et, à ce propos, comme il faut que vous connaissiez pleinement quelleest la force à laquelle s’attaque et se heurte le projet de loi, commeil faut que vous puissiez juger des chances de succès que peut avoir,dans ses entreprises contre la liberté, le parti de la peur, — car il ya en France et en Europe un parti de la peur (sensation), c’estlui qui inspire la politique de compression, et, quant à moi, je nedemande pas mieux que de n’avoir pas à le confondre avec le parti del’ordre, — comme il faut que vous sachiez où l’on vous mène, àquel duel impossible on vous entraîne, et contre quel adversaire,permettez-moi un dernier mot.

Messieurs, dans la crise que nous traversons, crise salutaire, aprèstout, et qui se dénouera bien, c’est ma conviction, on s’écrie detous les côtés: Le désordre moral est immense, le péril social estimminent.

On cherche autour de soi avec anxiété, on se regarde, et l’on sedemande:

Qui est-ce qui fait tout ce ravage? Qui est-ce qui fait tout le mal?quel est le coupable? qui faut-il punir? qui faut-il frapper?

Le parti de la peur, en Europe, dit: C’est la France. En France, ildit: C’est Paris. À Paris, il dit: C’est la presse. L’homme froid quiobserve et qui pense dit: Le coupable, ce n’est pas la presse, cen’est pas Paris, ce n’est pas la France; le coupable, c’est l’esprithumain! (Mouvement.)

C’est l’esprit humain. L’esprit humain qui a fait les nations cequ’elles sont; qui, depuis l’origine des choses, scrute, examine,discute, débat, doute, contredit, approfondit, affirme et poursuitsans relâche la solution du problème éternellement posé à la créaturepar le créateur. C’est l’esprit humain qui, sans cesse persécuté,combattu, comprimé, refoulé, ne disparaît que pour reparaître, et,passant d’une besogne à l’autre, prend successivement de siècle ensiècle la figure de tous les grands agitateurs! C’est l’esprit humainqui s’est nommé Jean Huss, et qui n’est pas mort sur le bûcher deConstance (Bravo!); qui s’est nommé Luther, et qui a ébranlél’orthodoxie; qui s’est nommé Voltaire, et qui a ébranlé la foi;qui s’est nommé Mirabeau, et qui a ébranlé la royauté! (Longue sensation.) C’est l’esprit humain qui, depuis que l’histoire existe,a transformé les sociétés et les gouvernements selon une loi deplus en plus acceptable par la raison, qui a été la théocratie,l’aristocratie, la monarchie, et qui est aujourd’hui la démocratie.(Applaudissem*nts.) C’est l’esprit humain qui a été Babylone, Tyr,Jérusalem, Athènes, Rome, et qui est aujourd’hui Paris; qui a ététour à tour, et quelquefois tout ensemble, erreur, illusion, hérésie,schisme, protestation, vérité; c’est l’esprit humain qui est le grandpasteur des générations, et qui, en somme, a toujours marché vers lejuste, le beau et le vrai, éclairant les multitudes, agrandissant lesâmes, dressant de plus en plus la tête du peuple vers le droit et latête de l’homme vers Dieu. (Explosion de bravos.)

Eh bien! je m’adresse au parti de la peur, non dans cette chambre,mais partout où il est en Europe, et je lui dis: Regardez bien ce que vous voulez faire; réfléchissez à l’œuvre que vous entreprenez, et,avant de la tenter, mesurez-la. Je suppose que vous réussissiez.Quand vous aurez détruit la presse, il vous restera quelque chose àdétruire, Paris. Quand vous aurez détruit Paris, il vous resteraquelque chose à détruire, la France. Quand vous aurez détruit laFrance, il vous restera quelque chose à tuer, l’esprit humain.(Mouvement prolongé.)

Oui, je le dis, que le grand parti européen de la peur mesurel’immensité de la tâche que, dans son héroïsme, il veut se donner.(Rires et bravos.) Il aurait anéanti la presse jusqu’au dernierjournal, Paris jusqu’au dernier pavé, la France jusqu’au dernierhameau, il n’aurait rien fait. (Mouvement.) Il lui resterait encoreà détruire quelque chose qui est toujours debout, au-dessus desgénérations et en quelque sorte entre l’homme et Dieu, quelque chosequi a écrit tous les livres, inventé tous les arts, découvert tousles mondes, fondé toutes les civilisations; quelque chose qui reprendtoujours, sous la forme révolution, ce qu’on lui refuse sous la formeprogrès; quelque chose qui est insaisissable comme la lumière etinaccessible comme le soleil, et qui s’appelle l’esprit humain!(Acclamations prolongées.)

(Un grand nombre de membres de la gauche quittent leurs places et viennent féliciter l’orateur. La séance est suspendue.)

IX

RÉVISION DE LA CONSTITUTION[9]

17 juillet 1851.

M. Victor Hugo (profond silence). — Messieurs, avant d’accepter cedébat, il m’est impossible de ne pas renouveler les réserves déjàfaites par d’autres orateurs. Dans la situation actuelle, la loi du31 mai étant debout, plus de quatre millions d’électeurs étantrayés, — résultat que je ne veux pas qualifier à cette tribune, cartout ce que je dirais serait trop faible pour moi et trop fort pourvous, mais qui finira, nous l’espérons, par inquiéter, par éclairervotre sagesse, — le suffrage universel, toujours vivant de droit, étantsupprimé de fait, nous ne pouvons que dire aux auteurs des diversespropositions qui investissent en ce moment la tribune:

Que nous voulez-vous?

Quelle est la question?

Que demandez-vous?

La révision de la constitution?

Par qui?

Par le souverain!

Où est-il?

Nous ne le voyons pas. Qu’en a-t-on fait? (Mouvement.)

Quoi! une constitution a été faite par le suffrage universel, et vousvoulez la faire défaire par le suffrage restreint!

Quoi! ce qui a été édifié par la nation souveraine, vous voulez lefaire renverser par une fraction privilégiée!

Quoi! cette fiction d’un pays légal, témérairement posé en face de lamajestueuse réalité du peuple souverain, cette fiction chétive, cettefiction fatale, vous voulez la rétablir, vous voulez la restaurer,vous voulez vous y confier de nouveau!

Un pays légal, avant 1848, c’était imprudent. Après 1848, c’estinsensé! (Sensation.)

Et puis, un mot.

Quel peut être, dans la situation présente, tant que la loi du 31 main’est pas abrogée, purement et simplement abrogée, entendez-vous bien,ainsi que toutes les autres lois de même nature et de même portée quilui font cortège et qui lui prêtent main-forte, loi du colportage, loicontre le droit de réunion, loi contre la liberté de la presse, — quelpeut être le succès de vos propositions?

Qu’en attendez-vous?

Qu’en espérez-vous?

Quoi! c’est avec la certitude d’échouer devant le chiffre immuable dela minorité, gardienne inflexible de la souveraineté du peuple, de laminorité, cette fois constitutionnellement souveraine et investiede tous les droits de la majorité, de la minorité, pour mieux dire,devenue elle-même majorité! quoi! c’est sans aucun but réalisabledevant les yeux, car personne ne suppose la violation de l’article111, personne ne suppose le crime… (mouvements divers) quoi!c’est sans aucun résultat parlementaire possible que vous, qui vousdites des hommes pratiques, des hommes positifs, des hommes sérieux,qui faites à votre modestie cette violence de vous décerner àvous-mêmes, et à vous seuls, le titre d’hommes d’état; c’est sansaucun résultat parlementaire possible, je le répète, que vous vousobstinez à un débat si orageux et si redoutable! Pourquoi? pour lesorages du débat! (Bravo! bravo!) Pour agiter la France, pour fairebouillonner les masses, pour réveiller les colères, pour paralyserles affaires, pour multiplier les faillites, pour tuer le commerce etl’industrie! Pour le plaisir! (Profonde sensation.)

Fort bien! le parti de l’ordre a la fantaisie de faire du désordre,c’est un caprice qu’il se passe. Il est le gouvernement, il a lamajorité dans l’assemblée, il lui plaît de troubler le pays, il veutquereller, il veut discuter, il est le maître!

Soit! Nous protestons; c’est du temps perdu, un temps précieux; c’estla paix publique gravement troublée. Mais puisque cela vous plaît,puisque vous le voulez, que la faute retombe sur qui s’obstine à lacommettre. Soit, discutons.

J’entre immédiatement dans le débat. (Rumeur à droite. Cris: Laclôture! M.Molé, assis au fond de la salle, se lève, traverse toutl’hémicycle, fait signe à la droite, et sort. On ne le suit pas. Ilrentre. On rit à gauche. L’orateur continue.)

Messieurs, je commence par le déclarer, quelles que soient lesprotestations de l’honorable M. de Falloux, les protestations del’honorable M. Berryer, les protestations de l’honorable M. deBroglie, quelles que soient ces protestations tardives, qui ne peuventsuffire pour effacer tout ce qui a été dit, écrit et fait depuis deuxans, — je le déclare, à mes yeux, et, je le dis sans crainte d’êtredémenti, aux yeux de la plupart des membres qui siègent de ce côté(l’orateur désigne la gauche), votre attaque contre la républiquefrançaise est une attaque contre la révolution française!

Contre la révolution française tout entière, entendez-vous bien;depuis la première heure qui a sonné en 1789 jusqu’à l’heure où noussommes! (À gauche: Oui! oui! c’est cela!)

Nous ne distinguons pas, nous. À moins qu’il n’y ait pas de logique aumonde, la révolution et la république sont indivisibles. L’une estla mère, l’autre est la fille. L’une est le mouvement humain qui semanifeste, l’autre est le mouvement humain qui se fixe. La république,c’est la révolution fondée. (Vive approbation.).

Vous vous débattez vainement contre ces réalités; on ne sépare pas 89de la république, on ne sépare pas l’aube du soleil. (Interruptionà droite. — Bravos à gauche.) Nous n’acceptons donc pas vosprotestations. Votre attaque contre la république, nous la tenons pourune attaque contre la révolution, et c’est ainsi, quant à moi, quej’entends la qualifier à la face du pays. Non, nous ne prenons pas lechange! Je ne sais pas si, comme on l’a dit, il y a des masques danscette enceinte[10], mais j’affirme qu’il n’yaura pas de dupes! (Rumeurs à droite.)

Cela dit, j’aborde la question.

Messieurs, en admettant que les choses, depuis 1848, eussent suiviun cours naturel et régulier dans le sens vrai et pacifique de ladémocratie s’élargissant de jour en jour et du progrès, après troisannées d’essai loyal de la constitution, j’aurais compris qu’on dît:

— La constitution est incomplète. Elle fait timidement ce qu’ilfallait faire résolûment. Elle est pleine de restrictions et dedéfinitions obscures. Elle ne déclare aucune liberté entière. Elle n’afait faire, en matière pénale, de progrès qu’à la pénalité politiqueelle n’a aboli qu’une moitié de la peine de mort. Elle contient engerme les empiétements du pouvoir exécutif, la censure pour certainstravaux de l’esprit, la police entravant le penseur et gênant lecitoyen. Elle ne dégage pas nettement la liberté individuelle. Ellene dégage pas nettement la liberté de l’industrie. (À gauche: C’estcela! — Murmures à droite.)

Elle a maintenu la magistrature inamovible et nommée par le pouvoirexécutif, c’est-à-dire la justice sans racines dans le peuple.(Rumeurs à droite.)

Que signifient ces murmures? Comment! vous discutez la république,et nous ne pourrions pas discuter la magistrature! Vous discutez lepeuple, vous discutez le supérieur, et nous ne pourrions pas discuterl’inférieur! vous discutez le souverain, nous ne pourrions pasdiscuter le juge!

M. le président. — Je fais remarquer que ce qui est permis cettesemaine ne le sera pas la semaine prochaine; mais c’est la semaine dela tolérance. (Rires d’approbation à droite.)

M. de Panat. — C’est la semaine des saturnales!

M. Victor Hugo. — Monsieur le président, ce que vous venez de diren’est pas sérieux. (À gauche: Très bien!)

Je reprends, et j’insiste.

J’aurais donc compris qu’on dît: La constitution a des fautes et deslacunes; elle maintient la magistrature inamovible et nommée par lepouvoir exécutif, c’est-à-dire, je le répète, la justice sans racinesdans le peuple. Or il est de principe que toute justice émane dusouverain.

En monarchie, la justice émane du roi; en république, la justice doitémaner du peuple. (Sensation.)

Par quel procédé? Par le suffrage universel choisissant librement lesmagistrats parmi les licenciés en droit. J’ajoute qu’en république ilest aussi impossible d’admettre le juge inamovible que le législateurinamovible. (Mouvement prolongé.)

J’aurais compris qu’on dît: La constitution s’est bornée à affirmerla démocratie; il faut la fonder. Il faut que la république soit ensûreté dans la constitution, comme dans une citadelle. Il faut ausuffrage universel des extensions et des applications nouvelles.Ainsi, par exemple, la constitution crée l’omnipotence d’une assembléeunique, c’est-à-dire d’une majorité, et nous en voyons aujourd’huile redoutable inconvénient, sans donner pour contre-poids à cetteomnipotence la faculté laissée à la minorité de déférer, dans decertains cas graves et selon des formes faciles à régler d’avance,une sorte d’arbitrage décisoire entre elle et la majorité au suffrageuniversel directement invoqué, directement consulté; mode d’appel aupeuple beaucoup moins violent et beaucoup plus parfait que l’ancienprocédé monarchique constitutionnel, qui consistait à briser leparlement.

J’aurais compris qu’on dît… (Interruption et rumeurs à droite.)

Messieurs, il m’est impossible de ne pas faire une remarque queje soumets à la conscience de tous. Votre attitude, en ce moment,contraste étrangement avec l’attitude calme et digne de ce côté del’assemblée (la gauche). (Vives réclamations sur les bancs de lamajorité. — Allons donc! Allons donc! — La clôture! La clôture! — Lesilence se rétablit. L’orateur reprend: )

J’aurais compris qu’on dît: Il faut proclamer plus complétement etdévelopper plus logiquement que ne le fait la constitution lesquatre droits essentiels du peuple: Le droit à la vie matérielle,c’est-à-dire, dans l’ordre économique, le travail assuré…

M. Greslan. — C’est le droit au travail!

M. Victor Hugo continuant. — … L’assistance organisée, et, dansl’ordre pénal, la peine de mort abolie;

Le droit à la vie intellectuelle et morale, c’est-à-direl’enseignement gratuit, la conscience libre, la presse libre, laparole libre, l’art et la science libres (Bravos);

Le droit à la liberté, c’est-à-dire l’abolition de tout ce qui estentrave au mouvement et au développement moral, intellectuel, physiqueet industriel de l’homme;

Enfin, le droit à la souveraineté, c’est-à-dire le suffrage universeldans toute sa plénitude, la loi faite et l’impôt voté par deslégislateurs élus et temporaires, la justice rendue par des juges éluset temporaires… (Exclamations à droite.)

À gauche. — Écoutez! écoutez!

Plusieurs membres à droite. — Parlez! parlez!

M. Victor Hugo reprenant. — … La commune administrée par desmagistrats élus et temporaires; le jury progressivement étendu, élargiet développé; le vote direct du peuple entier, par oui ou par non,dans de certaines grandes questions politiques ou sociales, et celaaprès discussion préalable et approfondie de chaque question au seinde l’assemblée nationale plaidant alternativement, par la voix de lamajorité et par la voix de la minorité, le oui et le non devantle peuple, juge souverain. (Rumeurs à droite. — Longue et viveapprobation à gauche.)

Messieurs, en supposant que la nation et son gouvernement fussentvis-à-vis l’un de l’autre dans les conditions correctes et normales que j’indiquais tout à l’heure, j’aurais compris qu’on dît cela, et qu’on ajoutât;

La constitution de la république française doit être la charte mêmedu progrès humain au dix-neuvième siècle, le testament immortel de lacivilisation, la bible politique des peuples. Elle doit approcheraussi près que possible de la vérité sociale absolue. Il faut réviserla constitution.

Oui, cela, je l’aurais compris.

Mais qu’en plein dix-neuvième siècle, mais qu’en face des nationscivilisées, mais qu’en présence de cet immense regard du genre humain,qui est fixé de toutes parts sur la France, parce que la France portele flambeau, on vienne dire: Ce flambeau que la France porte etqui éclaire le monde, nous allons l’éteindre!… (Dénégations àdroite.)

Qu’on vienne dire: Le premier peuple du monde a fait trois révolutionscomme les dieux d’Homère faisaient trois pas. Ces trois révolutionsqui n’en font qu’une, ce n’est pas une révolution locale, c’est larévolution humaine; ce n’est pas le cri égoïste d’un peuple, c’est larevendication de la sainte équité universelle, c’est la liquidationdes griefs généraux de l’humanité depuis que l’histoire existe (Viveapprobation à gauche. — Rires à droite); c’est, après les sièclesde l’esclavage, du servage, de la théocratie, de la féodalité, del’inquisition, du despotisme sous tous les noms, du supplice humainsous toutes les formes, la proclamation auguste des droits de l’homme!(Acclamation.)

Après de longues épreuves, cette révolution a enfanté en Francela république; en d’autres termes, le peuple français, en pleinepossession de lui-même et dans le majestueux exercice de satoute-puissance, a fait passer de la région des abstractions dansla région des faits, a constitué et institué, et définitivement etabsolument établi la forme de gouvernement la plus logique et la plusparfaite, la république, qui est pour le peuple une sorte dedroit naturel comme la liberté pour l’homme. (Murmures àdroite. — Approbation à gauche.) Le peuple français a taillé dansun granit indestructible et posé au milieu même du vieux continentmonarchique la première assise de cet immense édifice de l’avenir, quis’appellera un jour les États-Unis d’Europe! (Mouvement. Long éclat de rire àdroite.[11])

Cette révolution, inouïe dans l’histoire, c’est l’idéal des grandsphilosophes réalisé par un grand peuple, c’est l’éducation des nationspar l’exemple de la France. Son but, son but sacré, c’est le bienuniversel, c’est une sorte de rédemption humaine. C’est l’ère entrevuepar Socrate, et pour laquelle il a bu la ciguë; c’est l’œuvre faitepar Jésus-Christ, et pour laquelle il a été mis en croix! (Vivesréclamations à droite. — Cris: À l’ordre! — Applaudissem*nts répétés àgauche. Longue et générale agitation.)

M. de Fontaine et plusieurs autres. — C’est un blasphème!

M. de Heeckeren[12]. — On devrait avoir le droit de siffler, si on applaudit deschoses comme celles-là!

M. Victor Hugo. — Messieurs, qu’on dise ce que je viens de dire ou dumoins qu’on le voie, — car il est impossible de ne pas le voir, larévolution française, la république française, Bonaparte l’a dit,c’est le soleil! — qu’on le voie donc et qu’on ajoute: Eh bien! nousallons détruire tout cela, nous allons supprimer cette révolution,nous allons jeter bas cette république, nous allons arracher des mainsde ce peuple le livre du progrès et y raturer ces trois dates: 1792,1830, 1848; nous allons barrer le passage à cette grande insensée, quifait toutes ces choses sans nous demander conseil, et qui s’appellela providence. Nous allons faire reculer la liberté, la philosophie,l’intelligence, les générations; nous allons faire reculer la France,le siècle, l’humanité en marche; nous allons faire reculer Dieu!(Profonde sensation.) Messieurs, qu’on dise cela, qu’on rêve cela,qu’on s’imagine cela, voilà ce que j’admire jusqu’à la stupeur, voilà ce que je ne comprends pas. (À gauche: Très bien! très bien! — Rires àdroite.)

Et qui êtes-vous pour faire de tels rêves? Qui êtes-vous pour tenterde telles entreprises? Qui êtes-vous pour livrer de telles batailles?Comment vous nommez-vous? Qui êtes-vous?

Je vais vous le dire.

Vous vous appelez la monarchie, et vous êtes le passé.

La monarchie!

Quelle monarchie? (Rires et bruit à droite.)

M. Émile de Girardin, au pied de la tribune. — Écoutez donc,messieurs! nous vous avons écoutés hier.

M. Victor hugo. — Messieurs, me voici dans la réalité ardente du débat.

Ce débat, ce n’est pas nous qui l’avons voulu, c’est vous. Vous devez,dans votre loyauté, le vouloir entier, complet, sincère. La questionrépublique ou monarchie est posée. Personne n’a plus le pouvoir,personne n’a plus le droit de l’éluder. Depuis plus de deux ans, cettequestion, sourdement et audacieusem*nt agitée, fatigue la république;elle pèse sur le présent, elle obscurcit l’avenir. Le moment est venude s’en délivrer. Oui, le moment est venu de la regarder en face, lemoment est venu de voir ce qu’elle contient. Cartes sur table! Disonstout. (Écoutez! écoutez! — Profond silence.)

Deux monarchies sont en présence. Je laisse de côté tout ce qui, auxyeux mêmes de ceux qui le proposent ou le sous-entendent, ne seraitque transition et expédient. La fusion a simplifié la question. Deuxmonarchies sont en présence. — Deux monarchies seulement se croient enposture de demander la révision à leur bénéfice, et d’escamoter à leurprofit la souveraineté du peuple.

Ces deux monarchies sont: la monarchie de principe, c’est-à-dire lalégitimité; et la monarchie de gloire, comme parlent certains journauxprivilégiés (rires et chuchotements), c’est-à-dire l’empire.

Commençons par la monarchie de principe. À l’ancienneté d’abord.

Messieurs, avant d’aller plus loin, je le dis une fois pour toutes,quand je prononce, dans cette discussion, ce mot monarchie, je mets à part et hors du débat les personnes,les princes, les exilés, pour lesquels je n’ai au fond du cœur que la sympathie qu’on doit à des français et le respect qu’on doit à des proscrits; sympathie et respect qui seraient bien plus profonds encore, je le déclare, si ces exilés n’étaient pas un peu proscrits par leurs amis. (Très bien! très bien! )

Je reprends. Dans cette discussion, donc, c’est uniquement de la monarchie principe, de la monarchie dogme,que je parle; et une fois les personnes mises à part,n’ayant plus en face de moi que le dogme royauté, j’entends le qualifier, moi législateur, avec toute la liberté de la philosophie et toute la sévérité de l’histoire.

Et d’abord, entendons-nous sur ces mots, dogme et principe. Je nie que la monarchie soit ni puisse être un principe ni un dogme. Jamais la monarchie n’a été qu’un fait. (Rumeurs sur plusieurs bancs.)

Oui, je le répète en dépit des murmures, jamais la possession d’un peuple par un homme ou par une famille n’a été et n’a pu être autre chose qu’un fait. (Nouvelles rumeurs.)

Jamais, — et, puisque les murmures persistent, j’insiste,— jamais ce soi-disant dogme en vertu duquel, — et ce n’est pas l’histoire du moyen âge que je vous cite, c’est l’histoire presque contemporaine, celle sur laquelle un siècle n’a pas encore passé, — jamais ce soi-disant dogme en vertu duquel il n’y a pas quatre-vingts ans de cela, un électeur de Hesse vendait des hommes tant par tête au roi d’Angleterre pour les faire tuer dans la guerre d’Amérique (dénégations irritées), les lettres existent, les preuves existent, on vous les montrera quand vous voudrez… (le silence se rétablit) jamais, dis-je, ce prétendu dogme n’a pu être autre chose qu’un fait, presque toujours violent,souvent monstrueux. (À gauche: C’est vrai! c’est vrai! )

Je le déclare donc, et je l’affirme au nom de l’éternelle moralité humaine, la monarchie est un fait, rien de plus. Or, quand le fait n’est plus, il n’en survit rien, et tout est dit. Il en est autrement du droit. Le droit, même quand il ne s’appuie plus sur le fait, même quand il n’a plus l’autorité matérielle, conserve l’autorité morale, et il est toujours le droit. C’est ce qui fait que d’une républiqueétouffée il reste un droit, tandis que d’une monarchie écroulée il ne reste qu’une ruine. (Applaudissem*nts.)

Cessez donc, vous légitimistes, de nous adjurer au point de vue du droit. Vis-à-vis du droit du peuple, qui est la souveraineté, il n’y pas d’autre droit que le droit de l’homme, qui est la liberté. (Très bien! ) Hors de là, tout est chimère. Dire le droit du roi, dans le grand siècle où nous sommes, et à cette grande tribune où nous parlons,c’est prononcer un mot vide de sens.

Mais, si vous ne pouvez parler au nom du droit, parlerez-vous au nom du fait? Invoquerez-vous l’utilité? C’est beaucoup moins superbe, c’est quitter le langage du maître pour le langage du serviteur; c’est se faire bien petit. Mais soit! Examinons. Direz-vous que la stabilité politique naît de l’hérédité royale? Direz-vous que la démocratie est mauvaise pour un état, et que la royauté est meilleure?Voyons, je ne vais pas me mettre à feuilleter ici l’histoire, la tribune n’est pas un pupitre à in-folio; — je reste dans les faits vivants, actuels, présents à toutes les mémoires. Parlez, quels sont vos griefs contre la république de 1848?Les émeutes? Mais la monarchie avait les siennes. L’état des finances? Mon Dieu! je n’examine pas, ce n’est pas le moment, si depuis trois ans les finances de la république ont été bien démocratiquement conduites…

À Droite. — Non! fort heureusem*nt pour elles!

M. Victor Hugo. — … Mais la monarchie constitutionnelle coûtait fort cher; mais les gros budgets, c’est la monarchie constitutionnelle qui les a inventés. Je dis plus,car il faut tout dire, la monarchie proprement dite,la monarchie de principe, la monarchie légitime, qui se croit ou se prétend synonyme de stabilité, de sécurité, de prospérité,de propriété, la vieille monarchie historique dequatorze siècles, messieurs, faisait quelquefois, faisait volontiers banqueroute! (Rires et applaudissem*nts.)

Sous Louis XIV, je vous cite la belle époque, le grand siècle, le grand règne, sous Louis XIV, on voit de temps en temps pâlir, c’est Boileau qui le dit, le rentier

À l’aspect d’un arrêt qui retranche un quartier.

Or, quels que soient les euphémismes d’un écrivain satirique qui flatte un roi, un arrêt qui retranche un quartier aux rentiers, messieurs, c’est la banqueroute. (À gauche: Très bien! — Rumeurs à droite. — Et les assignats?)

Sous le régent, la monarchie empoche, ce n’est pas le mot noble, c’est le mot vrai (on rit), empoche trois cent cinquante millions par l’altération des monnaies; c’était le temps où on pendait une servante pour cinq sous. Sous Louis XV,neuf banqueroutes en soixante ans.

Une voix au fond à droite. — Et les pensions des poëtes!

M. Victor Hugo s’arrête.

À gauche. — Méprisez cela! Dédaignez! Ne répondez pas!

M. Victor Hugo. — Je répondrai à l’honorable interrupteur que, trompé par certains journaux, il fait allusion à une pension qui m’a été offerte par le roi Charles X, et que j’ai refusée.

M. de Falloux. — Je vous demande pardon, vous l’aviez sur la cassette du roi. (Rumeurs à gauche.)

M. Bac. — Méprisez ces injures!

M. de Falloux. — Permettez-moi de dire un mot.

M. Victor Hugo. — Vous voulez que je raconte le fait?il m’honore; je le veux bien.

M. de Falloux. — Je vous demande pardon… (À gauche: C’est de la personnalité! — On cherche le scandale! — Laissez parler! — N’interrompez pas! — À l’ordre! à l’ordre! )

M. de Falloux. — L’assemblée a pu observer que je n’ai pas cessé, depuis le commencement de la séance, de garder moi-même le plus profond silence, et même, de temps en temps, d’engager mes amis à le garder comme moi. Je demande seulement la permission de rectifier un fait matériel.

M. Victor Hugo. — Parlez!

M. de Falloux. — L’honorable M. Victor Hugo a dit:«Je n’ai jamais touché de pension de la monarchie…».

M. Victor Hugo. — Non, je n’ai pas dit cela. (Vivesréclamations à droite, mêlées d’applaudissem*nts et derires ironiques.)

Plusieurs membres à gauche, à M. Victor Hugo. — Ne répondez pas!

M. Soubie, à la droite. — Attendez les explications, au moins; vos applaudissem*nts sont indécents!

M. Frichn, à M. de Falloux. — Ancien ministre de la république, vous la trahissez.

M. Lamarque. — C’est le venin des jésuites!

M. Victor Hugo, s’adressant à M. de Falloux, au milieu du bruit: — Je prie M. de Falloux d’obtenir de ses amis qu’ils veuillent bien permettre qu’on lui réponde. (Bruit confus.)

M. de Falloux. — Je fais ce que je puis.

À l’extrême gauche. — Faites donc faire silence à droite,monsieur le président!

M. le président. — On fait du bruit des deux côtés. (Àl’orateur.) Vous voulez toujours tirer parti, à votre avantage,des interruptions; je les condamne, mais je constate qu’il y a autant de bruit à gauche qu’à droite. (Violentes réclamationset protestations à l’extrême gauche. — Les membresassis sur les bancs inférieurs de la gauche font desefforts pour ramener le silence.)

Un membre à gauche. — Vous n’avez d’oreilles que pournotre côté.

M. le président. — On interrompt des deux côtés. (Non! non! — Si! si! ) Je vois, je constate… (Nouvelles exclamationsbruyantes sur les mêmes bancs à gauche.)

Je constate que, depuis cinq minutes, M. Schoelcher et M. Grévyréclament le silence. (Exclamations et protestations nouvelles à gauche. — M. Schoelcher prononce quelquesmots que le bruit nous empêche de saisir.)

Je constate que vous-mêmes réclamez le silence depuis plusieursminutes, monsieur Schoelcher et monsieur Grévy, je vous rends cettejustice.

M. Schœlcher. — Nous le réclamons, parce que nous nous sommes promis de tout entendre.

Un membre à l’extrême gauche. — Le Moniteur répondra à M. le président.

M. le président. — On peut nier un fait qui se passe dans un bureau, mais on ne peut pas nier un fait qui se passe à la face de l’assemblée. (De vives apostrophes sont adressées de la gauche à M. le président.)

Il vous tarde de prendre vos allures accoutumées! (Exclamationsà l’extrême gauche.)

Un membre. — C’est à vous qu’il tarde de reprendre les vôtres…

D’autres membres. — Ce sont des provocations.

M. le président. — Je demande le silence des deux côtés.

M. Arnaud (de l’Ariège.) — Ce sont des personnalités.

M. Savatier-Laroche. — Ce sont des provocations qu’on cherche à rendreinjurieuses.

M. le président. — Voulez-vous faire silence et écouter l’orateur? (Lesilence se rétablit.)

M. Victor Hugo. — Je remercie l’honorable M. de Falloux. Je necherchais pas l’occasion de parler de moi. Il me la donne à proposd’un fait qui m’honore. (À la droite.) Écoutez ce que j’ai à vousdire. Vous avez ri les premiers; vous êtes loyaux, je le pense, et jevous prédis que vous ne rirez pas les derniers. (Sensation.)

Un membre à l’extrême droite. — Si!

M. Victor Hugo, à l’interrupteur. — En ce cas vous ne serez pasloyal. (Bravos à gauche. — Un profond silence s’établit.)

J’avais dix-neuf ans…

Un membre à droite. — Ah! bon, j’étais si jeune! (Longs murmures àgauche. — Cris: C’est indécent! )

M. Victor Hugo, se tournant vers l’interrupteur. — L’homme capabled’une si inqualifiable interruption doit avoir le courage dese nommer. Je le somme de se nommer. (Applaudissem*nts àgauche. — Silence à droite. — Personne ne se nomme.)

Il se tait. Je le constate.

(Les applaudissem*nts de la gauche redoublent. — Silence consterné àdroite.)

M. Victor Hugo, reprenant. — J’avais dix-neuf ans; je publiai unvolume en vers. LouisXVIII, qui était un roi lettré, vous le savez,le lut et m’envoya une pension de deux mille francs. Cet acte futspontané de la part du roi, je le dis à son honneur et au mien; jereçus cette pension sans l’avoir demandée. La lettre que vous avezdans les mains, monsieur de Falloux, le prouve. (M. de Falloux faitun signe d’assentiment. — Mouvement à droite.)

M. De larochejaquelein. — C’est très bien, monsieur Victor Hugo!

M. Victor Hugo. — Plus tard, quelques années après, CharlesX régnait,je fis une pièce de théâtre, Marion de Lorme; la censure interditla pièce, j’allai trouver le roi, je lui demandai de laisser jouer mapièce, il me reçut avec bonté, mais refusa de lever l’interdit. Lelendemain, rentré chez moi, je reçus de la part du roi l’avis que,pour me dédommager de cet interdit, ma pension était élevée de deuxmille francs à six mille. Je refusai. (Long mouvement.) J’écrivisau ministre que je ne voulais rien que ma liberté de poëtemon indépendance d’écrivain. (Applaudissem*nts prolongés àgauche. — Sensation même à droite.)

C’est là la lettre que vous tenez entre les mains. (Bravo! bravo! )Je dis dans cette lettre que je n’offenserai jamais le roi CharlesX.J’ai tenu parole, vous le savez. (Profonde sensation.)

M. de Larochejaquelein. — C’est vrai! dans de bien admirables vers!

M. Victor Hugo, à la droite. — Vous voyez, messieurs, que vous neriez plus et que j’avais raison de remercier M. de Falloux. (Oui!oui! Long mouvement. — Un membre rit au fond de la salle.)

À gauche. — Allons donc! c’est indécent!

Plusieurs membres de la droite, à M. Victor Hugo. — Vous avez bienfait.

M. Soubies. — Celui qui a ri aurait accepté le tout.

M. Victor Hugo. — Je disais donc que la monarchie faisait quelquefoisbanqueroute. Je rappelais que, sous le régent, la monarchie avaitempoché trois cent cinquante millions par l’altération des monnaies.Je continue. Sous LouisXV, neuf banqueroutes.

Voulez-vous que je vous rappelle celles qui me viennent à l’esprit?Les deux banqueroutes Desmaretz, les deux banqueroutes des frèresPâris, la banqueroute du Visa et la banqueroute du Système… Est-ceassez de banqueroutes comme cela? Vous en faut-il encore? (Longuehilarité à gauche.)

En voici d’autres du même règne; la banqueroute du cardinal Fleury, labanqueroute du contrôleur général Silhouette, la banqueroute de l’abbéTerray! Je nomme ces banqueroutes de la monarchie du nom des ministres qu’elles déshonorent dans l’histoire. Messieurs, le cardinal Duboisdéfinissait la monarchie: Un gouvernement fort, parce qu’il faitbanqueroute quand il veut. (Nouveaux rires.)

Eh bien! la république de 1848, elle, a-t-elle fait banqueroute? Non,quoique, du côté de ce que je suis bien forcé d’appeler la monarchie,on le lui ait peut-être un peu conseillé. (On rit encore à gauche, etmême à droite.)

Messieurs, la république, qui n’a pas fait banqueroute, et qui, onpeut l’affirmer, si on la laisse dans sa franche et droite voie deprobité populaire, ne fera pas, ne fera jamais banqueroute (À gauche:Non! non! ), la république de 1848 a-t-elle fait la guerre européenne?Pas davantage.

Son attitude a peut-être été même un peu trop pacifique, et, je le disdans l’intérêt même de la paix, son épée à demi tirée eût suffi pourfaire rengainer bien des grands sabres.

Que lui reprochez-vous donc, messieurs les chefs des partismonarchiques, qui n’avez pas encore réussi, qui ne réussirez jamais àlaver notre histoire contemporaine tout éclaboussée de sang par 1815?(Mouvement.) On a parlé de 1793, j’ai le droit de parler de 1815!(Vive approbation à gauche.)

Que lui reprochez-vous donc, à la république de 1848? Mon Dieu! il y ades accusations banales qui traînent dans tous vos journaux, et quine sont pas encore usées, à ce qu’il paraît, et que je retrouvaisce matin même dans une circulaire pour la révision totale, «lescommissaires de M. Ledru-Rollin! les quarante-cinq centimes! lesconférences socialistes du Luxembourg!» — Le Luxembourg! ah! oui, leLuxembourg! voilà le grand grief! Tenez, prenez garde au Luxembourg;n’allez pas trop de ce côté-là, vous finiriez par y rencontrer lespectre du maréchal Ney! (Longue acclamation. — Applaudissem*ntsprolongés à gauche.)

M. de Rességuier. — Vous y trouveriez votre fauteuil de pair de France!

M. le président. — Vous n’avez pas la parole, monsieur de Rességuier.

Un membre à droite. — La Convention a guillotiné vingt-cinq généraux!

M. de Rességuier. — Votre fauteuil de pair de France! (Bruit.)

M. le président. — N’interrompez pas.

M. Victor Hugo. — Je crois, Dieu me pardonne, que M. de Rességuier mereproche d’avoir siégé parmi les juges du maréchal Ney! (Exclamationsà droite. — Rires ironiques et approbatifs à gauche.)

M. de Rességuier. — Vous vous méprenez…

M. le président. — Veuillez vous asseoir; gardez le silence, vousn’avez pas la parole.

M. de Rességuier, s’adressant à l’orateur. — Vous vous méprenezformellement…

M. le président. — Monsieur de Rességuier, je vous rappelle à l’ordreformellement.

M. de Rességuier. — Vous vous méprenez avec intention.

M. le président. — Je vous rappellerai à l’ordre avec inscription auprocès-verbal, si vous méprisez tous mes avertissem*nts.

M. Victor Hugo. — Hommes des anciens partis, je ne triomphe pas de cequi est votre malheur, et, je vous le dis sans amertume, vous ne jugezpas votre temps et votre pays avec une vue juste, bienveillante etsaine. Vous vous méprenez aux phénomènes contemporains. Vous criez àla décadence. Il y a une décadence en effet, mais, je suis bien forcéde vous l’avouer, c’est la vôtre. (Rires à gauche. — Murmures àdroite.)

Parce que la monarchie s’en va, vous dites: La France s’en va! C’estune illusion d’optique. France et monarchie, c’est deux. La Francedemeure, la France grandit, sachez cela! (Très bien!Rires àdroite.)

Jamais la France n’a été plus grande que de nos jours; les étrangersle savent, et, chose triste à dire et que vos rires confirment, vousl’ignorez!

Le peuple français a l’âge de raison, et c’est précisément le momentque vous choisissez pour taxer ses actes de folie. Vous reniez cesiècle tout entier, son industrie vous semble matérialiste, saphilosophie vous semble immorale, sa littérature vous sembleanarchique. (Rires ironiques à droite. — Oui! oui! ) Vous voyez,vous continuez de confirmer mes paroles. Sa littérature vous sembleanarchique, et sa science vous paraît impie. Sa démocratie, vous lanommez démagogie. (Oui! oui! à droite.)

Dans vos jours d’orgueil, vous déclarez que notre temps est mauvais,et que, quant à vous, vous n’en êtes pas. Vous n’êtes pas de cesiècle. Tout est là. Vous en tirez vanité. Nous en prenons acte.

Vous n’êtes pas de ce siècle, vous n’êtes plus de ce monde, vous êtesmorts! C’est bien! je vous l’accorde! (Rires et bravos.)

Mais, puisque vous êtes morts, ne revenez pas, laissez tranquilles lesvivants. (Rire général.)

M. de Tinguy, à l’orateur. — Vous nous supposez morts! monsieur levicomte?

M. le président. — Vous ressuscitez, vous, monsieur de Tinguy!

M. de Tinguy. — Je ressuscite le vicomte!

M. Victor Hugo, croisant les bras et regardant la droite enface. — Quoi! vous voulez reparaître! (Nouvelle explosion d’hilaritéet de bravos! )

Quoi! vous voulez recommencer! Quoi! ces expériences redoutables quidévorent les rois, les princes, le faible comme Louis XVI, l’habile etle fort comme Louis-Philippe, ces expériences lamentables qui dévorentles familles nées sur le trône, des femmes augustes, des veuvessaintes, des enfants innocents, vous n’en avez pas assez! il vous enfaut encore. (Sensation.)

Mais vous êtes donc sans pitié et sans mémoire! ! Mais, royalistes,nous vous demandons grâce pour ces infortunées familles royales!

Quoi! vous voulez rentrer dans cette série de faits nécessaires, donttoutes les phases sont prévues et pour ainsi dire marquées d’avancecomme des étapes inévitables! Vous voulez rentrer dans ces engrenagesformidables de la destinée! (Mouvement.) Vous voulez rentrer dansce cycle terrible, toujours le même, plein d’écueils, d’orages et decatastrophes, qui commence par des réconciliations plâtrées de peupleà roi, par des restaurations, par les Tuileries rouvertes, par deslampions allumés, par des harangues et des fanfares, par des sacreset des fêtes; qui se continue par des empiétements du trône sur leparlement, du pouvoir sur le droit, de la royauté sur la nation, pardes luttes dans les chambres, par des résistances dans la presse, pardes murmures dans l’opinion, par des procès où le zèle emphatique etmaladroit des magistrats qui veulent plaire avorte devant l’énergiedes écrivains (vifs applaudissem*nts à gauche); qui se continue pardes violations de chartes où trempent les majorités complices (Trèsbien! ), par des lois de compression, par des mesures d’exception, pardes exactions de police d’une part, par des sociétés secrètes et desconspirations de l’autre, — et qui finit… — Mon Dieu! cette place quevous traversez tous les jours pour venir à ce palais ne vous dit doncrien? (Interruption. — À l’ordre! à l’ordre! ) Mais frappez du pied cepavé qui est à deux pas de ces funestes Tuileries que vous convoitezencore; frappez du pied ce pavé fatal, et vous en ferez sortir, àvotre choix, l’échafaud qui précipite la vieille monarchie dans latombe, ou le fiacre qui emporte la royauté nouvelle dans l’exil!(Applaudissem*nts prolongés à gauche. — Murmures. Exclamations.)

M. le président. — Mais qui menacez-vous donc là? Est-ce que vousmenacez quelqu’un? Écartez cela!

M. Victor Hugo. — C’est un avertissem*nt.

M. le président. — C’est un avertissem*nt sanglant; vous passez toutesles bornes, et vous oubliez la question de la révision. C’est unediatribe, ce n’est pas un discours.

M. Victor Hugo. — Comment! il ne me sera pas permis d’invoquerl’histoire!

Une voix à gauche, s’adressant au président. — On met la constitutionet la république en question, et vous ne laissez pas parler!

M. le président. — Vous tuez les vivants et vous évoquez les morts;ce n’est pas de la discussion. (Interruption prolongée. — Riresapprobatifs à droite.)

M. Victor Hugo. — Comment, messieurs, après avoir fait appel, dans lestermes les plus respectueux, à vos souvenirs; après vous avoir parléde femmes augustes, de veuves saintes, d’enfants innocents; aprèsavoir fait appel à votre mémoire, il ne me sera pas permis, dans cetteenceinte, après ce qui a été entendu ces jours passés, il ne me serapas permis d’invoquer l’histoire comme un avertissem*nt, entendez-lebien, mais non comme une menace? il ne me sera pas permis de dire queles restaurations commencent d’une manière qui semble triomphante etfinissent d’une manière fatale? il ne me sera pas permis de vous direque les restaurations commencent par l’éblouissem*nt d’elles-mêmes, etfinissent par ce qu’on a appelé des catastrophes, et d’ajouter que sivous frappez du pied ce pavé fatal qui est à deux pas de vous, à deuxpas de ces funestes Tuileries que vous convoitez encore, vous en ferezsortir, à votre choix, l’échafaud qui précipite la vieille monarchiedans la tombe, ou le fiacre qui emporte la royauté nouvelle dansl’exil! (Rumeurs à droite. — Bravos à gauche) il ne me sera paspermis de dire cela! Et on appelle cela une discussion libre! (Viveapprobation et applaudissem*nts à gauche.)

M. Émile de Girardin. — Elle l’était hier!

M. Victor Hugo. — Ah! je proteste! Vous voulez étouffer ma voix; maison l’entendra cependant… (Réclamations à droite.) On l’entendra.

Les hommes habiles qui sont parmi vous, et il y en a, je ne fais nulledifficulté d’en convenir…

Une voix à droite. — Vous êtes bien bon!

M. Victor Hugo. — Les hommes habiles qui sont parmi vous se croientforts en ce moment, parce qu’ils s’appuient sur une coalition desintérêts effrayés. Étrange point d’appui que la peur! mais, pour fairele mal, c’en est un. — Messieurs, voici ce que j’ai à dire à ceshommes habiles. Avant peu, et quoi que vous fassiez, les intérêts serassureront; et, à mesure qu’ils reprendront confiance, vous laperdrez.

Oui, avant peu, les intérêts comprendront qu’à l’heure qu’il est,qu’au dix-neuvième siècle, après l’échafaud de LouisXVI

M. de Montebello. — Encore!

M. Victor Hugo. — … Après l’écroulement de Napoléon, après l’exilde CharlesX, après la chute de Louis-Philippe, après la révolutionfrançaise, en un mot, c’est-à-dire après le renouvellement complet,absolu, prodigieux, des principes, des croyances, des opinions, dessituations, des influences et des faits, c’est la république quiest la terre ferme, et c’est la monarchie qui est l’aventure.(Applaudissem*nts.)

Mais l’honorable M. Berryer vous disait hier: Jamais la France nes’accommodera de la démocratie!

À droite. — Il n’a pas dit cela!

Une voix à droite. — Il a dit de la république.

M. de Montebello. — C’est autre chose.

M. Mathieu Bourdon. — C’est tout différent.

M. Victor Hugo. — Cela m’est égal! j’accepte votre version. M. Berryernous a dit: Jamais la France ne s’accommodera de la république.

Messieurs, il y a trente-sept ans, lors de l’octroi de la charte deLouisXVIII, tous les contemporains l’attestent, les partisans dela monarchie pure, les mêmes qui traitaient LouisXVIII derévolutionnaire et Chateaubriand de jacobin (hilarité), lespartisans de la monarchie pure s’épouvantaient de la monarchiereprésentative, absolument comme les partisans de la monarchiereprésentative s’épouvantent aujourd’hui de la république.

On disait alors: C’est bon pour l’Angleterre! exactement comme M.Berryer dit aujourd’hui: C’est bon pour l’Amérique! (Très bien! trèsbien! )

On disait: La liberté de la presse, les discussions de la tribune, desorateurs d’opposition, des journalistes, tout cela, c’est du désordre;jamais la France ne s’y fera! Eh bien! elle s’y est faite!

M. de Tinguy. — Et défaite.

M. Victor Hugo. — La France s’est faite au régime parlementaire, ellese fera de même au régime démocratique. C’est un pas en avant. Voilàtout. (Mouvement.)

Après la royauté représentative, on s’habituera au surcroît demouvement des mœurs démocratiques, de même qu’après la royautéabsolue on avait fini par s’habituer au surcroît d’excitation desmœurs libérales, et la prospérité publique se dégagera à traversles agitations républicaines, comme elle se dégageait à travers lesagitations constitutionnelles; elle se dégagera agrandie et affermie.Les aspirations populaires se régleront comme les passions bourgeoisesse sont réglées. Une grande nation comme la France finit toujours parretrouver son équilibre. Sa masse est l’élément de sa stabilité.

Et puis, il faut bien vous le dire, cette presse libre, cette tribunesouveraine, ces comices populaires, ces multitudes faisant cercleautour d’une idée, ce peuple, auditoire tumultueux et tribunalpatient, ces légions de votes gagnant des batailles là où l’émeute enperdait, ces tourbillons de bulletins qui couvrent la France à un jourdonné, tout ce mouvement qui vous effraye n’est autre chose que lafermentation même du progrès (Très bien!), fermentation utile,nécessaire, saine, féconde, excellente! Vous prenez cela pour lafièvre? C’est la vie. (Longs applaudissem*nts.)

Voilà ce que j’ai à répondre à M.Berryer.

Vous le voyez, messieurs, ni l’utilité, ni la stabilité politique, nila sécurité financière, ni la prospérité publique, ni le droit, ni lefait, ne sont du côté de la monarchie dans ce débat.

Maintenant, car il faut bien en venir là, quelle est la moralité decette agression contre la constitution, qui masque une agressioncontre la république?

Messieurs, j’adresse ceci en particulier aux anciens, aux chefsvieillis, mais toujours prépondérants, du parti monarchique actuel,à ces chefs qui ont fait, comme nous, partie de l’assembléeconstituante, à ces chefs avec lesquels je ne confonds pas, je ledéclare, la portion jeune et généreuse de leur parti, qui ne les suitqu’à regret.

Du reste, je ne veux certes offenser personne, j’honore tous lesmembres de cette assemblée, et s’il m’échappait quelque parole qui pûtfroisser qui que ce soit parmi mes collègues, je la retire d’avance.Mais enfin, pourtant, il faut bien que je le dise, il y a eu desroyalistes autrefois…

M.Callet. — Vous en savez quelque chose. (Exclamations à gauche. — N’interrompez pas!)

M.Charras, à M. Victor Hugo. — Descendez de la tribune.

M.Victor Hugo. — C’est évident! il n’y a plus de liberté de tribune! (Réclamations à droite.)

M.le président. — Demandez à M.Michel (deBourges) si la liberté de la tribune est supprimée.

M.Soubies. — Elle doit exister pour tous et non pour un seul.

M.le président. — Monsieur, l’assemblée est la même; les orateurschangent. C’est à l’orateur à faire l’auditeur, on vous l’a ditavant-hier; c’est M.Michel (deBourges) qui vous l’a dit.

M.Lamarque. — Il a dit le contraire.

M.le président. — C’est ma variante.

M.Michel (deBourges), de sa place. — Monsieur le président, voulez-vous me permettre un mot? (Signe d’assentiment de M.leprésident.)

Vous avez changé les termes de ce que j’ai dit hier. Ce que j’ai ditne vient pas de moi; c’est le plus grand orateur du dix-septièmesiècle qui l’a dit, c’est Bossuet. Il n’a pas dit que l’orateurfaisait l’auditeur; il a dit que c’était l’auditeur qui faisaitl’orateur. (À gauche: Très bien! très bien!)

M.le président. — En renversant les termes de la proposition, il y aune vérité qui est la même; c’est qu’il y a une réaction nécessairede l’orateur sur l’assemblée et de l’assemblée sur l’orateur. C’estRoyer-Collard lui-même qui, désespérant de faire écouter certaineschoses, disait aux orateurs: Faites qu’on vous écoute.

Je déclare qu’il m’est impossible de procurer le même silence à tousles orateurs, quand ils sont aussi dissemblables. (Hilarité bruyante sur les bancs de la majorité. — Rumeurs et interpellations diverses à gauche.)

M.Émile de Girardin. — Est-ce que l’injure est permise?

M.Charras. — C’est une impertinence.

M.Victor Hugo. — Messieurs, à la citation de Royer-Collard que vientde me faire notre honorable président, je répondrai par une citationde Sheridan, qui disait: — Quand le président cesse de protégerl’orateur, c’est que la liberté de la tribune n’existe plus. — (Applaudissem*nts répétés à gauche.)

M.Arnaud (de l’Ariège). — Jamais on n’a vu une pareille partialité.

M.Victor Hugo. — Eh bien! messieurs, que vous disais-je? Je vousdisais, — et je rattache cela à l’agression dirigée aujourd’hui contrela république, et je prétends tirer la moralité de cette agression — jevous disais: Il y a eu des royalistes autrefois. Ces royalistes-là,dont les hasards de famille ont pu mêler des traditions à l’enfance deplusieurs d’entre nous, à la mienne en particulier, puisqu’on me lerappelle sans cesse; ces royalistes-là, nos pères les ont connus,nos pères les ont combattus. Eh bien! ces royalistes-là, quand ilsconfessaient leurs principes, c’était le jour du danger, non lelendemain! (À gauche. — Très bien! très bien!)

M.Victor Hugo. — Ce n’étaient pas des citoyens, soit; mais c’étaientdes chevaliers. Ils faisaient une chose odieuse, insensée, abominable,impie, la guerre civile; mais ils la faisaient, ils ne la provoquaientpas! (Vive approbation à gauche.)

Ils avaient devant eux, debout, toute jeune, toute terrible, toutefrémissante, cette grande et magnifique et formidable révolutionfrançaise qui envoyait contre eux les grenadiers de Mayence, et quitrouvait plus facile d’avoir raison de l’Europe que de la Vendée.

M.de la Rochejaquelein. — C’est vrai.

M.Victor Hugo. — Ils l’avaient devant eux, et ils lui tenaient tête.Ils ne rusaient pas avec elle, ils ne se faisaient pas renards devantle lion! (Applaudissem*nts à gauche. — M.de la Rochejaquelein fait un signe d’assentiment.)

M.Victor Hugo, à M.de la Rochejaquelein. — Ceci s’adresse à vous età votre nom; c’est un hommage que je rends aux vôtres.

Ils ne venaient pas lui dérober, à cette révolution, l’un aprèsl’autre, et pour s’en servir contre elle, ses principes, sesconquêtes, ses armes! ils cherchaient à la tuer, non à la voler!(Bravos à gauche.)

Ils jouaient franc jeu, en hommes hardis, en hommes convaincus, enhommes sincères qu’ils étaient; et ils ne venaient pas en plein midi,en plein soleil, ils ne venaient pas en pleine assemblée de la nationbalbutier: Vive le roi! après avoir crié vingt-sept fois dans unseul jour: Vive la République! (Acclamations à gauche. — Bravosprolongés.)

M.Émile de Girardin. — Ils n’envoyaient pas d’argent pour les blessés de Février.

M.Victor Hugo. — Messieurs, je résume d’un mot tout ce que je viens dedire. La monarchie de principe, la légitimité, est morte en France.C’est un fait qui a été et qui n’est plus.

La légitimité restaurée, ce serait la révolution à l’état chronique,le mouvement social remplacé par les commotions périodiques. Larépublique, au contraire, c’est le progrès fait gouvernement.(Approbation.)

Finissons de ce côté.

M.Léo de Laborde. — Je demande la parole. (Mouvement prolongé.)

M.Mathieu Bourdon. — La légitimité se réveille.

(M.de Falloux se lève.)

À gauche. — Non! non! n’interrompez pas! n’interrompez pas!

(M.de Falloux s’approche de la tribune. — Agitation bruyante.)

À gauche, à l’orateur. — Ne laissez pas parler! ne laissez pasparler!

M.Victor Hugo. — Je ne permets pas l’interruption.

(M.de Falloux monte au bureau auprès du président, et échange aveclui quelques paroles.)

M.Victor Hugo. — L’honorable M.deFalloux oublie tellement lesdroits de l’orateur, que ce n’est plus à l’orateur qu’il demande lapermission de l’interrompre, c’est au président.

M.de Falloux, revenant au pied de la tribune. — Je vous demande lapermission de vous interrompre.

M.Victor Hugo. — Je ne vous la donne pas.

M.le président. — Vous avez la parole, monsieur Victor Hugo.

M.Victor Hugo. — Mais des publicistes d’une autre couleur, desjournaux d’une autre nuance, qui expriment bien incontestablementla pensée du gouvernement, car ils sont vendus dans les rues avecprivilége et à l’exclusion de tous les autres, ces journaux nouscrient:

— Vous avez raison; la légitimité est impossible, la monarchie dedroit divin et de principe est morte; mais l’autre, la monarchiede gloire, l’empire, celle-là est non-seulement possible, maisnécessaire.

Voilà le langage qu’on nous tient.

Ceci est l’autre côté de la question monarchique. Examinons.

Et d’abord, la monarchie de gloire, dites-vous! Tiens! vous avez de lagloire? Montrez-nous-la! (Hilarité.) Je serais curieux de voir dela gloire sous ce gouvernement-ci! (Rires et applaudissem*nts àgauche.)

Voyons! votre gloire, où est-elle? Je la cherche. Je regarde autour demoi. De quoi se compose-t-elle?

M.Lepic. — Demandez à votre père!

M.Victor Hugo. — Quels en sont les éléments? Qu’est-ce que j’ai devantmoi? Qu’est-ce que nous avons devant les yeux? Toutes nos libertésprises au piége l’une après l’autre et garrottées; le suffrageuniversel trahi, livré, mutilé; les programmes socialistes aboutissantà une politique jésuite; pour gouvernement, une immense intrigue(mouvement), l’histoire dira peut-être un complot… (vive sensation) je ne sais quel sous-entendu inouï qui donne à larépublique l’empire pour but, et qui fait de cinq cent millefonctionnaires une sorte de franc-maçonnerie bonapartiste au milieude la nation! toute réforme ajournée ou bafouée, les impôtsimproportionnels et onéreux au peuple maintenus ou rétablis, l’état desiége pesant sur cinq départements, Paris et Lyon mis en surveillance,l’amnistie refusée, la transportation aggravée, la déportation votée,des gémissem*nts à la kasbah de Bône, des tortures à Belle-Isle, descasemates où l’on ne veut pas laisser pourrir des matelas, mais où onlaisse pourrir des hommes!… (sensation) la presse traquée, lejury trié, pas assez de justice et beaucoup trop de police, la misèreen bas, l’anarchie en haut, l’arbitraire, la compression, l’iniquité!au dehors, le cadavre de la république romaine! (Bravos à gauche.)

M.Voix à droite. — C’est le bilan de la république.

M.le président. — Laissez donc; n’interrompez pas. Cela constate quela tribune est libre. Continuez. (Très bien! très bien! à gauche.)

M.Charras. — Libre malgré vous.

M.Victor Hugo. — … La potence, c’est-à-dire l’Autriche(mouvement), debout sur la Hongrie, sur la Lombardie, sur Milan, surVenise; la Sicile livrée aux fusillades; l’espoir des nationalitésdans la France détruit; le lien intime des peuples rompu; partoutle droit foulé aux pieds, au nord comme au midi, à Cassel comme àPalerme; une coalition de rois latente et qui n’attend que l’occasion;notre diplomatie muette, je ne veux pas dire complice; quelqu’un quiest toujours lâche devant quelqu’un qui est toujours insolent; laTurquie laissée sans appui contre le czar et forcée d’abandonner lesproscrits; Kossuth, agonisant dans un cachot de l’Asie Mineure; voilàoù nous en sommes! La France baisse la tête, Napoléon tressaillede honte dans sa tombe, et cinq ou six mille coquins crient: Vive l’empereur! Est-ce tout cela que vous appelez votre gloire, parhasard? (Profonde agitation.)

M.de Ladevensaye. — C’est la république qui nous a donné tout cela!

M.le président. — C’est aussi au gouvernement de la république qu’onreproche tout cela!

M.Victor Hugo. — Maintenant, votre empire, causons-en, je le veuxbien. (Rires à gauche.)

M.Vieillard[13]. — Personne n’y songe, vous le savez bien.

M.Victor Hugo. — Messieurs, des murmures tant que vous voudrez, maispas d’équivoques. On me crie: Personne ne songe à l’empire. J’ai pourhabitude d’arracher les masques.

Personne ne songe à l’empire, dites-vous? Que signifient donc ces crispayés de: Vive l’empereur? Une simple question: Qui les paye?

Personne ne songe à l’empire, vous venez de l’entendre! Que signifientdonc ces paroles du général Changarnier, ces allusions aux prétoriensen débauche applaudies par vous? Que signifient ces paroles de M.Thiers, également applaudies par vous: L’empire est fait?

Que signifie ce pétitionnement ridicule et mendié pour la prolongationdes pouvoirs?

Qu’est-ce que la prolongation, s’il vous plaît? C’est le consulat àvie. Où mène le consulat à vie? À l’empire! Messieurs, il y a là uneintrigue! Une intrigue, vous dis-je! J’ai le droit de la fouiller. Jela fouille. Allons! Le grand jour sur tout cela!

Il ne faut pas que la France soit prise par surprise et se trouve,un beau matin, avoir un empereur sans savoir pourquoi! (Applaudissem*nts.)

Un empereur! Discutons un peu la prétention.

Quoi! parce qu’il y a eu un homme qui a gagné la bataille de Marengo,et qui a régné, vous voulez régner, vous qui n’avez gagné que labataille de Satory! (Rires.)

À gauche. — Très bien! très bien! — Bravo!

M.Émile de Girardin. — Il l’a perdue.

M.Ferdinand Barrot[14]. — Il y a trois ans qu’il gagne une bataille, celle de l’ordrecontre l’anarchie.

M.Victor Hugo. — Quoi! parce que, il y a dix siècles de cela,Charlemagne, après quarante années de gloire, a laissé tomber sur laface du globe un sceptre et une épée tellement démesurés que personneensuite n’a pu et n’a osé y toucher, — et pourtant il y a eu dansl’intervalle des hommes qui se sont appelés Philippe-Auguste, FrançoisIer, HenriIV, LouisXIV! Quoi! parce que, mille ans après, car ilne faut pas moins d’une gestation de mille années à l’humanité pourreproduire de pareils hommes, parce que, mille ans après, un autregénie est venu, qui a ramassé ce glaive et ce sceptre, et qui s’estdressé debout sur le continent, qui a fait l’histoire gigantesque dontl’éblouissem*nt dure encore, qui a enchaîné la révolution en Franceet qui l’a déchaînée en Europe, qui a donné à son nom, pour synonymeséclatants, Rivoli, Iéna, Essling, Friedland, Montmirail! Quoi!parce que, après dix ans d’une gloire immense, d’une gloire presquefabuleuse à force de grandeur, il a, à son tour, laissé tomberd’épuisem*nt ce sceptre et ce glaive qui avaient accompli tant dechoses colossales, vous venez, vous, vous voulez, vous, les ramasseraprès lui, comme il les a ramassés, lui, Napoléon, après Charlemagne,et prendre dans vos petites mains ce sceptre des titans, cette épéedes géants! Pour quoi faire? (Longs applaudissem*nts.) Quoi! aprèsAuguste, Augustule! Quoi! parce que nous avons eu Napoléon le Grand,il faut que nous ayons Napoléon le Petit! (La gauche applaudit, la droite crie. La séance est interrompue pendant plusieurs minutes. Tumulte inexprimable.)

À gauche. — Monsieur le président, nous avons écouté M.Berryer; ladroite doit écouter M.Victor Hugo. Faites taire la majorité.

M.Savatier-Laroche. — On doit le respect aux grands orateurs. (À gauche: Très bien!)

M.de la Moskowa[15]. — M.leprésident devrait faire respecter le gouvernement de larépublique dans la personne du président de la république.

M.Lepic[16]. — On déshonore la république!

M.de la Moskowa. — Ces messieurs crient: Vive la république! etinsultent le président.

M.Ernest de Girardin. — Napoléon Bonaparte a eu six millions desuffrages; vous insultez l’élu du peuple! (Vive agitation au banc des ministres. — M.leprésident essaye en vain de se faire entendre au milieu du bruit.)

M.de la Moskowa. — Et, sur les bancs des ministres, pas un motd’indignation n’éclate à de pareilles paroles!

M.Baroche, ministre des affaires étrangères[17]. — Discutez, mais n’insultez pas.

M.le président. — Vous avez le droit de contester l’abrogationde l’art. 45 en termes de droit, mais vous n’avez pas le droitd’insulter! (Les applaudissem*nts de l’extrême gauche redoublent et couvrent la voix de M.leprésident.)

M.le ministre des affaires étrangères. — Vous discutez des projetsqu’on n’a pas, et vous insultez! (Les applaudissem*nts de l’extrême gauche continuent.)

Un membre de l’extrême gauche. — Il fallait défendre la république hier quand on l’attaquait!

M.le président. — L’opposition a affecté de couvrir d’applaudissem*nts et mon observation et celle de M.leministre, que la mienne avaitprécédée.

Je disais à M. Victor Hugo qu’il a parfaitement le droit de contesterla convenance de demander la révision de l’article 45 en termes de droit,mais qu’il n’a pas le droit de discuter, sous une forme insultante,une candidature personnelle qui n’est pas en jeu.

Voix à l’extrême gauche. — Mais si, elle est en jeu.

M.Charras. — Vous l’avez vue vous-même à Dijon, face à face.

M.le président. — Je vous rappelle à l’ordre ici, parce que je suisprésident; à Dijon, je respectais les convenances, et je me suis tu.

M.Charras. — On ne les a pas respectées envers vous.

M.Victor Hugo. — Je réponds à M.leministre et à M.leprésident, quim’accusent d’offenser M.leprésident de la république, qu’ayant ledroit constitutionnel d’accuser M.leprésident de la république, j’enuserai le jour où je le jugerai convenable, et je ne perdrai pas montemps à l’offenser; mais ce n’est pas l’offenser que de dire qu’iln’est pas un grand homme. (Vives réclamations sur quelques bancs de la droite.)

M.Briffaut. — Vos insultes ne peuvent aller jusqu’à lui.

M.de Caulaincourt. — Il y a des injures qui ne peuvent l’atteindre,sachez-le bien!

M.le président. — Si vous continuez après mon avertissem*nt, je vousrappellerai à l’ordre.

M.Victor Hugo. — Voici ce que j’ai à dire, et M.leprésident nem’empêchera pas de compléter mon explication. (Vive agitation.)

Ce que nous demandons à M.leprésident responsable de la république,ce que nous attendons de lui, ce que nous avons le droit d’attendrefermement de lui, ce n’est pas qu’il tienne le pouvoir en grand homme,c’est qu’il le quitte en honnête homme.

À gauche. — Très bien! très bien!

M.Clary[18]. — Ne lecalomniez pas, en attendant.

M.Victor Hugo. — Ceux qui l’offensent, ce sont ceux de ses amis quilaissent entendre que le deuxième dimanche de mai il ne quittera pasle pouvoir purement et simplement, comme il le doit, à moins d’être unséditieux.

Voix à gauche. — Et un parjure!

M.Vieillard[19]. — Ce sont là des calomnies, M.Victor Hugo le sait bien.

M.Victor Hugo. — Messieurs de la majorité, vous avez supprimé laliberté de la presse; voulez-vous supprimer la liberté de la tribune?(Mouvement.) Je ne viens pas demander de la faveur, je viensdemander de la franchise. Le soldat qu’on empêche de faire son devoirbrise son épée; si la liberté de la tribune est morte, dites-le-moi,afin que je brise mon mandat. Le jour où la tribune ne sera pluslibre, j’en descendrai pour n’y plus remonter. (À droite: Le beau malheur!) La tribune sans liberté n’est acceptable que pour l’orateur sans dignité. (Profonde sensation.)

Eh bien! si la tribune est respectée, je vais voir. Je continue.

Non! après Napoléon le Grand, je ne veux pas de Napoléon le Petit!

Allons! respectez les grandes choses. Trêve aux parodies! Pour qu’onpuisse mettre un aigle sur les drapeaux, il faut d’abord avoir unaigle aux Tuileries! Où est l’aigle? (Longs applaudissem*nts.)

M.Léon Faucher. — L’orateur insulte le président de la république. (Oui! oui! à droite.)

M.le président. — Vous offensez le président de la république. (Oui! oui! à droite. — M.Abbatucci[20] gesticule vivement.)

M.Victor Hugo. — Je reprends.

Messieurs, comme tout le monde, comme vous tous, j’ai tenu dans mesmains ces journaux, ces brochures, ces pamphlets impérialistes oucésaristes, comme on dit aujourd’hui. Une idée me frappe, et il m’estimpossible de ne pas la communiquer à l’assemblée. (Agitation. L’orateur poursuit:) Oui, il m’est impossible de ne pas la laisserdéborder devant cette assemblée. Que dirait ce soldat, ce grand soldatde la France, qui est couché là, aux Invalides, et à l’ombre duquel ons’abrite, et dont on invoque si souvent et si étrangement le nom? quedirait ce Napoléon qui, parmi tant de combats prodigieux, est allé, àhuit cents lieues de Paris, provoquer la vieille barbarie moscovite àce grand duel de 1812? que dirait ce sublime esprit qui n’entrevoyaitqu’avec horreur la possibilité d’une Europe cosaque, et qui, certesquels que fussent ses instincts d’autorité, lui préférait l’Europerépublicaine? que dirait-il, lui! si, du fond de son tombeau ilpouvait voir que son empire, son glorieux et belliqueux empire, aaujourd’hui pour panégyristes, pour apologistes, pour théoricienset pour reconstructeurs, qui? des hommes qui, dans notre époquerayonnante et libre, se tournent vers le nord avec un désespoir quiserait risible, s’il n’était monstrueux? des hommes qui, chaquefois qu’ils nous entendent prononcer les mots démocratie, liberté,humanité, progrès, se couchent à plat ventre avec terreur et secollent l’oreille contre terre pour écouter s’ils n’entendront pasenfin venir le canon russe!

(Longs applaudissem*nts à gauche. Clameurs à droite. — Toute la droite se lève et couvre de ses cris les dernières paroles de l’orateur. — À l’ordre! à l’ordre! à l’ordre.)

(Plusieurs ministres se lèvent sur leurs bancs et protestent avec vivacité contre les paroles de l’orateur. Le tumulte va croissant. Des apostrophes violentes sont lancées à l’orateur par un grand nombre demembres. MM.Bineau[21],le général Gourgaud et plusieurs autres représentants siégeant sur lespremiers bancs de la droite se font remarquer par leur animation.)

M.le ministre des affaires Étrangères[22]. — Vous savez bien que cela n’est pas vrai! Au nom de la France, nousprotestons!

M.de Rancé[23]. — Nous demandons le rappel à l’ordre.

M.de Crouseilhes, ministre de l’instruction publique[24]. — Faites une applicationpersonnelle de vos paroles! À qui les appliquez-vous? Nommez! nommez!

M.le président. — Je vous rappelle à l’ordre, monsieur Victor Hugo,parce que, malgré mes avertissem*nts, vous ne cessez pas d’insulter.

Quelques voix à droite. — C’est un insulteur à gages!

M.Chapot. — Que l’orateur nous dise à qui il s’adresse.

M.de Staplande. — Nommez ceux que vous accusez, si vous en avez lecourage! (Agitation tumultueuse.)

Voix diverses à droite. — Vous êtes un infâme calomniateur. — C’est unelâcheté et une insolence. (À l’ordre! à l’ordre!)

M.le président. — Avec le bruit que vous faites, vous avez empêchéd’entendre le rappel à l’ordre que j’ai prononcé.

M.Victor Hugo. — Je demande à m’expliquer. (Murmures bruyants et prolongés.)

M.de Heeckeren[25]. — Laissez, laissez-le jouer sa pièce!

M.Léon Faucher, ministre de l’intérieur. — L’orateur… (Interruption à gauche.) L’orateur…

À gauche. — Vous n’avez pas la parole!

M.le président. — Laissez M.Victor Hugo s’expliquer. Il est rappelé àl’ordre.

M.le ministre de l’intérieur. — Comment! messieurs, un orateur pourra insulter ici le président de la république… (Bruyante interruption à gauche.)

M.Victor Hugo. — Laissez-moi m’expliquer! je ne vous cède pas laparole.

M.le président. — Vous n’avez pas la parole. Ce n’est pas à vous àfaire la police de l’assemblée. M.Victor Hugo est rappelé à l’ordre;il demande à s’expliquer; je lui donne la parole, et vous rendrez lapolice impossible si vous voulez usurper mes fonctions.

M.Victor Hugo. — Messieurs, vous allez voir le danger desinterruptions précipitées. (Plus haut! plus haut!) J’ai été rappeléà l’ordre, et un honorable membre que je n’ai pas l’honneur deconnaître…

Un membre sort des bancs de la droite, vient jusqu’au pied de la tribune et dit:

— C’est moi.

M.Victor Hugo. — Qui, vous?

L’interrupteur. — Moi!

M.Victor Hugo. — Soit. Taisez-vous.

L’interrupteur. — Nous n’en voulons pas entendre davantage. La mauvaiselittérature fait la mauvaise politique. Nous protestons au nom dela langue française et de la tribune française. Portez tout ça à laPorte-Saint-Martin, monsieur Victor Hugo.

M.Victor Hugo. — Vous savez mon nom, à ce qu’il paraît, et moi je nesais pas le vôtre. Comment vous appelez-vous?

L’interrupteur. — Bourbousson.

M.Victor Hugo. — C’est plus que je n’espérais. (Long éclat de rire sur tous les bancs. L’interrupteur regagne sa place.)

M.Victor Hugo, reprenant… — Donc, monsieur Bourbousson dit qu’ilfaudrait m’appliquer la censure.

Voix à droite. — Oui! oui!

M.Victor Hugo. — Pourquoi? Pour avoir qualifié comme c’est mon droit… (dénégations à droite) pour avoir qualifié les auteurs despamphlets césaristes… (Réclamations à droite. — M.Victor Hugo se penche vers le sténographe du Moniteur et lui demande communication immédiate de la phrase de son discours qui a provoqué l’émotion de l’assemblée.)

Voix à droite. — M.Victor Hugo n’a pas le droit de faire changer laphrase au Moniteur.

M.le président. — L’assemblée s’est soulevée contre les paroles quiont dû être recueillies par le sténographe du Moniteur. Le rappel àl’ordre s’applique à ces paroles, telles que vous les avez prononcées,et qu’elles resteront certainement. Maintenant, en vous expliquant, sivous les changez, l’assemblée sera juge.

M.Victor Hugo. — Comme le sténographe du Moniteur les a recueilliesde ma bouche… (Interruptions diverses.)

Plusieurs membres. — Vous les avez changées! — Vous avez parlé au sténographe! (Bruit confus.)

M.de Panat, questeur, et autres membres. — Vous n’avez rien à craindre. Les paroles paraîtront au Moniteur comme elles sontsorties de la bouche de l’orateur.

M.Victor Hugo. — Messieurs, demain, quand vous lirez le Moniteur…(rumeurs à droite) quand vous y lirez cette phrase que vous avezinterrompue et que vous n’avez pas entendue, cette phrase danslaquelle je dis que Napoléon s’étonnerait, s’indignerait de voir queson empire, son glorieux empire, a aujourd’hui pour théoriciens etpour reconstructeurs, qui? des hommes qui, chaque fois que nousprononçons les mots démocratie, liberté, humanité, progrès, secouchent à plat ventre avec terreur, et se collent l’oreille contreterre pour écouter s’ils n’entendront pas enfin venir le canonrusse…

Voix à droite. — À qui appliquez-vous cela?

M.Victor Hugo. — J’ai été rappelé à l’ordre pour cela!

M.de Tréveneuc. — À quel parti vous adressez-vous?

Voix à gauche. — À Romieu! au Spectre rouge!

M.le président, à M. Victor Hugo. — Vous ne pouvez pas isoler une phrase de votre discours entier. Et tout cela est venu à la suite d’une comparaison insultante entre l’empereur qui n’est plus et le président de la république qui existe. (Agitation prolongée. — Un grand nombre de membres descendent dans l’hémicycle; ce n’est qu’avec peine que, sur l’ordre de M.leprésident, les huissiers font reprendre les places et ramènent un peu de silence.)

M.Victor Hugo. — Vous reconnaîtrez demain la vérité de mes paroles.

Voix à droite. — Vous avez dit: Vous.

M.Victor Hugo. — Jamais, et je le dis du haut de cette tribune, jamais il n’est entré dans mon esprit un seul instant de s’adresser à qui que ce soit dans l’assemblée. (Réclamations et rires bruyants à droite.)

M.le président. — Alors l’insulte reste tout entière pour M.leprésident de la République.

M.de Heeckeren[26]. — S’il ne s’agit pas de nous, pourquoi nous le dire, et ne pas réserver la chose pour l’Événement?

M.Victor Hugo, se tournant vers M.leprésident. — Vous voyez bienque la majorité se prétend insultée. Ce n’est pas du président de la République qu’il s’agit maintenant!

M.le président. — Vous l’avez traîné aussi bas que possible…

M.Victor Hugo. — Ce n’est pas là la question!

M.le président. — Dites que vous n’avez pas voulu insulter M.leprésident de la république dans votre parallèle, à la bonne heure! (L’agitation continue; des apostrophes d’une extrême violence, sont adressées à l’orateur et échangées entre plusieurs membres de droite et de gauche. M.Lefebvre-Duruflé, s’approchant de la tribune, remet à l’orateur une feuille de papier qu’il le prie de lire.)

M.Victor Hugo, après avoir lu. — On me transmet l’observation que voici, et à laquelle je vais donner immédiatement satisfaction. Voici:

«Ce qui a révolté l’assemblée, c’est que vous avez dit vous, et que vous n’avez pas parlé indirectement.»

L’auteur de cette observation reconnaîtra demain, en lisant leMoniteur, que je n’ai pas dit vous, que j’ai parlé indirectement,que je ne me suis adressé à personne directement dans l’assemblée. Et je répète que je ne m’adresse à personne.

Faisons cesser ce malentendu.

Voix à droite. — Bien! bien! Passez outre.

M.le président. — Faites sortir l’assemblée de l’état où vous l’avez mise.

Messieurs, veuillez faire silence.

M.Victor Hugo. — Vous lirez demain le Moniteur qui a recueilli mes paroles, et vous regretterez votre précipitation. Jamais je n’ai songé un seul instant à un seul membre de cette assemblée, je le déclare, et je laisse mon rappel à l’ordre sur la conscience de M.leprésident. (Mouvement. — Très bien! très bien!)

Encore un instant, et je descends de la tribune.

(Le silence se rétablit sur tous les bancs. L’orateur se tourne vers la droite.)

Monarchie légitime, monarchie impériale! qu’est-ce que vous nousvoulez? Nous sommes les hommes d’un autre âge. Pour nous, il n’y a de fleurs de lys qu’à Fontenoy, et il n’y a d’aigles qu’à Eylau et à Wagram.

Je vous l’ai déjà dit, vous êtes le passé. De quel droit mettez-vous le présent en question? qu’y a-t-il de commun entre vous et lui? Contre qui et pour qui vous coalisez-vous? Et puis, que signifie cette coalition? Qu’est-ce que c’est que cette alliance? Qu’est-ce que c’est que cette main de l’empire que je vois dans la main de la légitimité? Légitimistes, l’empire a tué le duc d’Enghien! Impérialistes, la légitimité a fusillé Murat! (Vive impression.)

Vous vous touchez les mains; prenez garde, vous mêlez des taches de sang! (Sensation.)

Et puis qu’espérez-vous? détruire la république? Vous entreprenez làune besogne rude. Y avez-vous bien songé? Quand un ouvrier a travaillédix-huit heures, quand un peuple a travaillé dix-huit siècles, etqu’ils ont enfin l’un et l’autre reçu leur paiement, allez doncessayer d’arracher à cet ouvrier son salaire et à ce peuple sarépublique?

Savez-vous ce qui fait la république forte? savez-vous ce qui la faitinvincible? savez-vous ce qui la fait indestructible? Je vous l’ai diten commençant, et en terminant je vous le répète, c’est qu’elle est lasomme du labeur des générations, c’est qu’elle est le produit accumulédes efforts antérieurs, c’est qu’elle est un résultat historiqueautant qu’un fait politique, c’est qu’elle fait pour ainsi dire partiedu climat actuel de la civilisation, c’est qu’elle est la formeabsolue, suprême, nécessaire, du temps où nous vivons, c’est qu’elleest l’air que nous respirons, et qu’une fois que les nations ontrespiré cet air-là, prenez-en votre parti, elles ne peuvent plus enrespirer d’autre! Oui, savez-vous ce qui fait que la république estimpérissable? C’est qu’elle s’identifie d’un côté avec le siècle, etde l’autre avec le peuple! elle est l’idée de l’un et la couronne del’autre!

Messieurs les révisionnistes, je vous ai demandé ce que vous vouliez.Ce que je veux, moi, je vais vous le dire. Toute ma politique, lavoici en deux mots. Il faut supprimer dans l’ordre social un certaindegré de misère, et dans l’ordre politique une certaine natured’ambition. Plus de paupérisme et plus de monarchisme. La France nesera tranquille que lorsque, par la puissance des institutions quidonneront du travail et du pain aux uns et qui ôteront l’espérance auxautres, nous aurons vu disparaître du milieu de nous tous ceuxqui tendent la main, depuis les mendiants jusqu’aux prétendants.(Explosion d’applaudissem*nts. — Cris et murmures à droite.)

M.le président. — Laissez donc finir, pour l’amour de Dieu! (On rit.)

M.Belin. — Pour l’amour du dîner.

M.le président. — Allons! de grâce! de grâce!

M.Victor Hugo. — Messieurs, il y a deux sortes de questions, lesquestions fausses et les questions vraies.

L’assistance, le salaire, le crédit, l’impôt, le sort des classeslaborieuses… — eh! mon Dieu! ce sont là des questions toujoursnégligées, toujours ajournées! Souffrez qu’on vous en parle detemps en temps! Il s’agit du peuple, messieurs! Je continue. — Lessouffrances des faibles, du pauvre, de la femme, de l’enfant,l’éducation, la pénalité, la production, la consommation, lacirculation, le travail, qui contient le pain de tous, le suffrageuniversel, qui contient le droit de tous, la solidarité entre hommeset entre peuples, l’aide aux nationalités opprimées, lafraternité française produisant par son rayonnement la fraternitéeuropéenne, — voilà les questions vraies.

La légitimité, l’empire, la fusion, l’excellence de la monarchiesur la république, les thèses philosophiques qui sont grosses debarricades, le choix entre les prétendants, — voilà les faussesquestions.

Il faut bien vous le dire, vous quittez les questions vraiespour les fausses questions; vous quittez les questions vivantes pourles questions mortes. Quoi! c’est là votre intelligence politique!Quoi! c’est là le spectacle que vous nous donnez! Le législatif etl’exécutif se querellent, les pouvoirs se prennent au collet; rienne se fait, rien ne va; de vaines et pitoyables disputes; les partistiraillent la constitution dans l’espoir de déchirer la république;les hommes se démentent, l’un oublie ce qu’il a juré, les autresoublient ce qu’ils ont crié; et pendant ces agitations misérables, letemps, c’est-à-dire la vie, se perd!

Quoi! c’est là la situation que vous nous faites! la neutralisationde toute autorité par la lutte, l’abaissem*nt, et, par conséquent,l’effacement du pouvoir, la stagnation, la torpeur, quelque chose depareil à la mort! Nulle grandeur, nulle force, nulle impulsion.Des tracasseries, des taquineries, des conflits, des chocs. Pas degouvernement!

Et cela, dans quel moment?

Au moment où, plus que jamais, une puissante initiative démocratiqueest nécessaire! au moment où la civilisation, à la veille de subir unesolennelle épreuve, a, plus que jamais, besoin de pouvoirs actifs,intelligents, féconds, réformateurs, sympathiques aux souffrances dupeuple, pleins d’amour et, par conséquent, pleins de force! au momentoù les jours troublés arrivent! au moment où tous les intérêtssemblent prêts à entrer en lutte contre tous les principes! au momentoù les problèmes les plus formidables se dressent devant la sociétéet l’attendent avec des sommations à jour fixe! au moment où 1852s’approche, masqué, effrayant, les mains pleines de questionsredoutables! au moment où les philosophes, les publicistes, lesobservateurs sérieux, ces hommes qui ne sont pas des hommes d’état,qui ne sont que des hommes sages, attentifs, inquiets, penchés surl’avenir, penchés sur l’inconnu, l’œil fixé sur toutes ces obscuritésaccumulées, croient entendre distinctement le bruit monstrueux dela porte des révolutions qui se rouvre dans les ténèbres. (Vive et universelle émotion. Quelques rires à droite.)

Messieurs, je termine. Ne nous le dissimulons pas, cette discussion,si orageuse qu’elle soit, si profondément qu’elle remue les masses,n’est qu’un prélude.

Je le répète, l’année 1852 approche. L’instant arrive où vontreparaître, réveillées et encouragées par la loi fatale du 31mai,armées par elle pour leur dernier combat contre le suffrage universelgarrotté, toutes ces prétentions dont je vous ai parlé, toutes ceslégitimités antiques qui ne sont que d’antiques usurpations! L’instantarrive où une mêlée terrible se fera de toutes les formes déchues,impérialisme, légitimisme, droit de la force, droit divin, livrantensemble l’assaut au grand droit démocratique, au droit humain!Ce jour-là, tout sera, en apparence, remis en question. Grâce auxrevendications opiniâtres du passé, l’ombre couvrira de nouveau cegrand et illustre champ de bataille des idées et du progrès qu’onappelle la France. Je ne sais pas ce que durera cette éclipse, je ne sais pas ce que durera ce combat; mais ce que je sais, ce qui estcertain, ce que je prédis, ce que j’affirme, c’est que le droit nepérira pas! c’est que, quand le jour reparaîtra, on ne retrouveradebout que deux combattants, le peuple et Dieu! (Immense acclamation. — Tous les membres de la gauche reçoivent l’orateur au pied de la tribune, et lui serrent la main. La séance est suspendue pendant dix minutes, malgré la voix de M.Dupin et les cris des huissiers.)

Discours à l’Assemblée législative 1849-1851 - Wikisource (2024)
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